Nouvelle #9 : Noah

Et voilà que l’opération #freedomtokiss touche à sa fin ! L’occasion pour moi de vous remercier (encore) de votre intérêt, de votre fidélité, de vos partages… J’espère que vous avez apprécié la lecture et le voyage auquel les auteurices vous ont convié !

Je vous laisse donc pour la clôture du périple en compagnie de Noah, signé Sophie !


NOAH

 

Sophie

 

Il court.

À perdre haleine.

Ses baskets usées frôlent les pavés.

Le souffle manque, son torse est douloureux.

Qu’importe.

 

Quinze minutes.

Le temps s’égrène, imperturbable.

Effrayant, pense-t-il, comme le monde continue de tourner alors que le sien s’écroule.

 

Les trams en panne, les bus bondés et inaccessibles.

Comme si l’Univers se liguait contre lui.

Contre eux.

 

Il n’en a cure, Noah.

Pour l’heure, il se hâte.

Le reste, on verra plus tard.

 

 

2

 

La vie de Noah avait toujours été un juste milieu.

Second d’une fratrie de trois enfants, dont l’aînée était sa sœur jumelle. À deux minutes près.

Ni asocial ni populaire.

Il avait besoin de monde, comme il savourait la solitude.

Ce jour-là, au lycée, la pause déjeuner appelait au calme. Il s’était installé tout près du hall d’entrée, avait étalé ses longues jambes fines devant lui et ouvert son roman à l’endroit délimité par son marque-page.

Black Iris, Leah Raeder. Une lecture poignante, incisive, qu’il n’arrivait pas à lâcher.

Ainsi plongé dans son monde, il reléguait le brouhaha en bruit de fond apaisant. Comme un pied dans la réalité, pour ne pas manquer la reprise des cours. Le jeune homme remonta ses épaisses lunettes sur son nez volontaire et tourna sa centième page.

Il lisait un passage crucial, quand une voix grave atteignit ses oreilles.

— Excuse-moi, je peux ?

Il leva la tête vers le garçon qui se tenait devant lui. L’air nonchalant, voire timide. Un peu costaud, aux cheveux d’un roux très vif et à la peau nacrée.

Sa bulle se disloqua en un « pop ! » qu’il fut le seul à entendre. Il dut cligner plusieurs fois des yeux avant de comprendre l’origine de cette intrusion.

— Tu es appuyé sur mon sac.

— Oh, désolé.

Noah se leva, soudain un peu gêné.

Il le regarda récupérer son bien. Il connaissait peu de monde, au lycée. Hormis Ava, ses amis se comptaient sur les doigts d’une main. Ce n‘était donc pas étonnant qu’il ne l’ait jamais vu avant.

L’autre passa une bretelle sur son épaule et se tourna vers lui, l’air avenant.

— François, au fait.

— Noah.

— Merci d’avoir gardé mon sac, Noah.

Il remarqua seulement le léger accent, anglo-saxon, semblait-il, qui ponctuait la fin de son prénom. François pencha un peu la tête pour lire le titre du roman, ses lèvres s’étirèrent en un sourire.

— Si tu aimes celui-ci, tu devrais adorer Bad Boy.

Étrange, pensa Noah, cette timidité soudaine.

Et cette chaleur diffuse, au creux du ventre.

– Merci, répondit-il toutefois, avant qu’il ne s’éloigne.

 

3

 

 

Dix minutes.

Ses chevilles menacent de flancher.

Ses poumons sont sur le point d’exploser.

 

Il repense à M. Camus, le prof de sport, sans trop savoir pourquoi.

À ce léger défaut, qu’on lui a trouvé, enfant.

Un palpitant trop peu vaillant.

Qui ne l’a jamais empêché d’avancer, pourtant.

 

On lui a dit que c’était contre nature, que son cœur était trop grand pour lui.

Qu’il ne pouvait pas contenir autant de monde.

Il s’en fout.

L’amour se partage et l’Amour, le vrai, est sur le point de s’enfuir.

Alors, il court.

 

 

4

 

 

Il ne le revit qu’au bout d’un mois, quatre longues semaines, cent vingt jours, aucune idée du nombre de minutes.

Difficile de retrouver quelqu’un, parmi les mille deux cents élèves du lycée, surtout quand on ne l’a vu qu’une fois. Noah avait perdu espoir et puis, lors d’une banale fin de matinée, François réapparut.

Adossé sous le préau, esseulé, les yeux rivés sur son smartphone.

Il observa ce visage rond, constellé de taches de rousseur, la petite fossette au coin de sa bouche, qui s’accentuait quand il souriait, absorbé par son écran. Sa peau, aussi pâle que la sienne était sombre, son sweat-shirt gris sur lequel se détachait un drapeau anglais. Ses jambes, plus longues que les siennes, engoncées dans un jean qui semblait un poil trop petit pour lui. Sa silhouette, ni fine ni épaisse, juste… lui.

Noah ne s’était même pas demandé pourquoi il ressentait un si fort besoin de le retrouver.

Des dizaines de phrases d’accroche tournèrent dans sa tête, toutes plus banales les unes que les autres. Aucune ne parvint à le satisfaire, il préféra rebrousser chemin.

 

Ce fut François lui-même qui initia le contact, le lendemain. Pile à l’endroit de leur première rencontre.

— Tiens, salut, Noah.

Le jeune homme sursauta, en reconnaissant son timbre particulier.

Pour la seconde fois, François pencha la tête.

– Alors, tu en penses quoi ?

Noah regarda la jaquette de Bad Boy, comme s’il la découvrait. Le sourire éclatant de l’autre adolescent provoqua le sien, en miroir.

– Canon.

François rit et désigna l’espace vide à côté de lui.

— Je peux ?

Noah acquiesça.

Un essaim de papillons s’envola dans son ventre.

 

 

5

 

 

Cinq minutes.

Le toit vitré de la gare s’affiche au loin, droit devant.

Les yeux rivés sur son objectif.

 

On lui a dit que c’était mieux comme ça.

Qu’après tout, il est jeune, ça lui passera.

Qu’on ne peut pas aimer un garçon de cette façon, quand on est soi-même un garçon.

 

Il l’a cru, cet imbécile de Noah. Jusqu’à ce qu’il réalise qu’il se trompait.

Alors il continue.

Son téléphone dans la main.

Les poumons au bord des lèvres.

Le cœur au bord du vide.

 

L’écran s’allume, soudain, et attire son regard.

La voie s’affiche.

Il accélère.

 

 

6

 

Il en fallut, des rencontres improvisées ou non, au gré de leurs emplois du temps.

Des confidences posées au creux de l’oreille, penchés sur les bouquins du CDI, au milieu du brouhaha des autres lycéens.

Les parents de François, des Français expatriés en Grande-Bretagne, étaient revenus pour une année dans leur pays natal. Lui n’avait connu que Londres, c’était sa première année ici. Il ne savait pas encore s’il s’y plaisait, ses amis lui manquaient.

Noah lui présenta Ava, sa seconde moitié, comme il l’appelait.

Ils se lièrent d’amitié.

 

Auprès de François, tout semblait différent.

Adieu le juste milieu. Il passait en première position dans le cœur de quelqu’un.

Et il appréciait cela.

 

Il ne réalisa pas tout de suite, la particularité de ce qu’il ressentait pour lui.

Noah ne connaissait pas l’amour.

À vrai dire, cela ne l’avait pas vraiment travaillé, à l’inverse de ses camarades. Peut-être n’avait-il, finalement, pas encore rencontré la bonne personne.

Était-ce vraiment de l’attirance, après tout ? Comment pouvait-on définir leur relation ?

 

Il obtint sa réponse au fond d’un couloir, à l’intercours.

François fit le premier pas. L’air gêné et les joues rouges.

Il commença par un léger baiser sur la pommette.

Et comme Noah ne le repoussait pas, il posa sa bouche sur la sienne.

En douceur, presque timide.

 

Le jeune homme se sentit bien gauche. Lui qui n’y avait jamais goûté se félicita d’avoir la peau assez sombre pour cacher les rougeurs sur ses joues.

Et cette délicieuse présence, là sur ses lèvres, persista bien après qu’il se soit éloigné.

 

 

7

 

Une seconde.

Plus il y pense, plus ses erreurs lui sautent à la figure.

Il a réalisé trop tard combien son absence allait le déchirer.

 

Noah court toujours.

Le quai apparaît dans son champ de vision.

Un train s’éloigne.

 

 

 

8

 

Les coups. Les moqueries, ou le silence qui les accompagne.

François les affrontait la tête haute, pas Noah.

Il ne supportait pas de devenir le centre de l’attention, encore moins pour ça.

Peut-être avaient-ils raison, pensait-il. Après tout, ne leur avait-on pas toujours appris que ce sentiment n’existait qu’entre un homme et une femme ?

Il tentait de résister. Peut-être pas assez.

Combien d’autres, avant lui, s’étaient retrouvés dans cette situation ?

— Ils ne comprennent pas, expliquait François, que tu puisses aimer quelqu’un comme moi.

Alors, Noah avait commis la pire erreur de sa vie.

Il avait dénoué ses doigts des siens, et baissé les yeux.

— Mais je ne t’aime pas.

Le regard qu’il lui adressa, à l’issue de son mensonge, lui creva le cœur bien plus que les poings de ses camarades de classe.

François n’avait pas répondu tout de suite.

Il avait remis son sac sur ses épaules, avec lenteur.

Ses lèvres ne s’étiraient plus en ce fin sourire qu’il aimait tant. Ses beaux yeux pâles ne brillaient plus que de tristesse.

— Pardonne-moi de l’avoir cru.

 

Il n’était jamais revenu au lycée.

Les insultes avaient continué, mais Noah était assez entouré pour les ignorer.

Il n’apprit que bien plus tard, grâce aux indiscrétions de sa sœur, que François allait repartir en Angleterre.

Définitivement, peut-être.

Cette idée le brisa.

Allongé dans le noir, chaque nuit, il repassait le film de leur rencontre, analysant chaque détail, chaque sentiment ressenti. Pour se convaincre, peut-être, qu’il avait eu raison. Même si son cœur ne cessait de lui hurler l’inverse.

Il avait fini par prendre son téléphone et adressé plusieurs messages au jeune homme. Neutres, ou tristes.

Il n’obtint jamais de réponse.

Il comprit, la veille du départ, que s’il campait sur ses positions, il ne resterait d’eux que des regrets, des larmes.

Le fantôme d’une histoire mort-née.

 

La nuit lui avait porté conseil.

À l’aube, Noah avait enfilé ses baskets et commencé à courir.

 

 

9

 

 

Il a beau bousculer les familles restées sur le quai, il arrive trop tard.

Il souffre. Des griffes lui déchirent chaque muscle. Avec lenteur et délectation.

Il aspire de grandes goulées d’air, ses jambes tremblent.

Il baisse la tête, puis le torse.

Pose ses mains sur ses genoux pour reprendre son souffle.

— Noah ?

Cette voix ressemble à un doux nectar au creux de l’oreille.

François se tient devant lui.

Par Dieu sait quel miracle, il est resté sur le quai.

Noah ne réfléchit pas. Il parcourt la distance qui les sépare à grandes enjambées, attrape son visage entre ses mains.

L’embrasse.

Un baiser au goût de sel, qui vaut toutes les promesses du monde.

 

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Nouvelle #8 : L’équilibre de l’acier

Meilleurs voeux tout le monde et bonne année 2019 !

Et pour bien commencer, quoi de mieux que de découvrir le huitième (et avant-dernier !) texte de #fredomtokiss ?

Enjoy !


L’EQUILIBRE DE L’ACIER

 

Ophélie Hervet

 

Alpha effleura la porte, ses gants de cuir étouffant le son autrement trop reconnaissable de ses mains de métal sur le battant de bois. Il ouvrit, sans faire de bruit, puis passa la tête dans la chambre plongée dans le noir. Nathan dormait enfin, sa respiration lente et paisible dans le sommeil induit par la morphine.

Le chef de gang soupira, ferma sa paupière de chair pour permettre à son œil bionique de basculer en vision nocturne. Il observa le visage apaisé de son compagnon, ses lèvres entrouvertes, ses cheveux ébouriffés par la transpiration de la nuit. Ce n’était pas la première fois. La douleur de la vieille blessure s’intensifiait avec les années, et cette tête de mule refusait de se faire opérer pour remplacer sa hanche abîmée.

Le crissement douloureux du cuir averti Alpha qu’il avait serré les poings, assez pour malmener ses gants. Typiquement le genre de geste qui risquait de réveiller son compagnon. Il referma le battant, resta planté au milieu du couloir, perdu dans la colère qui lui brûlait la poitrine. Comme à chaque crise de douleur, même si Nathan se foutait de sa gueule et lui répétait d’oublier. Oublier que c’était de sa faute, qu’il avait brisé son amoureux sous ses doigts parce qu’il avait voulu aller trop vite.

Il s’était cru capable de maîtriser ses gestes et la puissance de son corps seulement quelques semaines après l’implantation de deux bras et d’une jambe de métal. Il s’était planté. Et le hurlement de Nathan quand il lui avait fracturé le bassin d’une pression trop forte hantait encore ses nuits. Tout ça parce que… parce que son compagnon avait voulu lui prouver qu’il pouvait l’accepter, l’aimer malgré ce corps devenu monstrueux après l’explosion qui avait emporté ses membres et une partie de son visage. Et Alpha avait accepté, avait eu besoin de sentir les mains de son amoureux sur lui. Tout ce que Nathan y avait gagné, c’était cette blessure qui le faisait encore boiter et souffrir presque trente ans après.

Alpha secoua la tête, chassa le souvenir. La colère bouillonnait dans ses veines, lui serrait la poitrine et brûlait sous sa paupière close. Il fallait qu’il bouge, qu’il aille consumer sa rage à un endroit où celle-ci passerait inaperçue. Même si ses hommes n’avaient sans doute jamais été dupes, un chef de gang ne pouvait se permettre d’afficher une telle faiblesse. Avec un effort conscient, il détendit son corps. Puis il remonta le couloir, s’obligeant à une démarche lente et contrôlée qui ne ferait pas claquer la lame de sa prothèse sur le sol.

*

Bêta entra dans la salle d’entraînement et ne fut guère étonné de trouver son boss occupé à détruire méticuleusement le sac de frappes renforcé à coups de poing rageurs. Il arrivait juste à temps pour sauver le dit-sac.

Le second en chef du gang des Loups d’acier s’échauffa rapidement, les yeux rivés sur le corps sec et efficace de son boss. Si Alpha était capable d’une délicatesse hors norme pour un homme aussi lourdement modifié, il dégageait cependant parfois une aura si orageuse qu’elle faisait fuir toute personne à peu près sensée. À savoir, tout le monde sauf sa famille proche.

Surtout lorsqu’il ne portait en tout et pour tout qu’un short et un marcel, dévoilant ses deux bras et sa jambe artificiels, en supplément de l’œil bionique qui crevait son visage au milieu d’un amas cicatriciel. Il était allé jusqu’à souligner les cicatrices de tatouages pour les rendre encore plus visibles. Et c’était clairement ça qui avait attiré Bêta la première fois qu’ils s’étaient croisés lors des combats en cage.

Ça, et le fait qu’un jeune chef de gang de dix-neuf ans risque sa vie dans des duels qui ne lui apportaient rien, en dehors de la possibilité d’extérioriser sa rage avec une sauvagerie dénuée de technique. Son style brouillon était d’ailleurs la seule raison pour laquelle Bêta s’en était tiré avec seulement quelques bleus et des côtes cassées.

Un sourire étira ses lèvres à l’évocation de ces vieux souvenirs. Vingt ans qu’il avait définitivement quitté ses parents et leur quartier aisé pour rejoindre le gang, et il attendait encore de regretter son geste.

Bêta prit le temps d’enrouler des bandes épaisses autour de ses poings, autant pour protéger sa peau du contact des prothèses d’Alpha que pour atténuer l’impact de son propre bras prosthétique. Même si l’alliage lisse qui constituait sa main n’avait pas les angulations coupantes des doigts plus rustiques de son chef. L’avantage d’avoir grandi dans une famille assez riche pour financer la lourde intervention et un membre mécanique bien plus évolué que ceux que le père d’Alpha avait pu lui payer. L’inconvénient, ça avait la mise à l’écart du gamin devenu « anormal » par ses camarades peu habitués à des blessures aussi visibles. Mais il avait fini par trouver sa place, même si pour cela il lui avait fallu quitter sa famille et rejoindre la basse-ville et ses fameux gangs.

— Boss, lâche ton sac et vient me rejoindre sur le ring.

— Pas cette fois.

Bêta grimaça devant la voix rauque, trop contenue. Alpha ne leva pas les yeux sur lui, mais les mots disaient à quel point il craignait de cogner un truc « qui casse ». Pas très étonnant, sauf que Bêta le connaissait depuis assez longtemps pour savoir qu’il ne redescendrait pas en pression en travaillant sur sac. Pas quand il était dans cet état.

— Je n’ai pas le souvenir de t’avoir déjà donné le choix.

Les coups d’Alpha s’arrêtèrent sur un dernier choc sourd, ne laissant que le grincement du sac qui oscillait doucement au bout de sa chaîne. Bêta s’avança, notant au passage les tressaillements intermittents du poing de métal trop serré. Le droit, comme toujours. Parce que c’était le membre le plus abîmé, celui qui avait dû être implanté au niveau de la poitrine.

Il tendit la main, effleura le dos d’Alpha juste à la limite de l’incrustation métallique.

— Tu as mal ?

Son boss desserra lentement le poing, lâcha un souffle lent qui décontracta juste un peu son corps rigide. Pas de réponse, ce qui voulait dire oui. Mauvais timing, parce que ce crétin n’accepterait jamais de prendre un antalgique alors que Nathan était en crise. Comme si douiller avec lui pouvait changer quoi que ce soit au passé.

— Allez, viens.

— Je n’ai pas assez de contrôle.

— Alors je ne risque rien. J’attends toujours que tu me fasses mordre la poussière au corps à corps, même quand tu es au mieux de ta forme.

Les yeux impairs se rivèrent aux siens, prunelle sombre et lentille mate au milieu du visage anguleux. Bêta repoussa l’envie de le prendre dans ses bras, de chasser la lueur hantée qu’il lisait dans le regard de son chef. Ce n’était ni le lieu, ni le moment. Plus tard. Quand la fatigue physique aurait eu raison de lui et qu’Alpha accepterait enfin de baisser ses barrières. À la place, il le poussa vers le ring. Comme toujours lorsqu’ils étaient seuls, Alpha obéit sans un mot et rejoignit le carré délimité par d’épaisses cordes élastiques.

Alpha se tourna vers lui, d’un mouvement gracieux qui contrastait avec son apparence. Bêta ne lui laissa pas le temps d’hésiter. Il passa sous sa garde et visa le rein. Son poing de métal heurta un avant-bras d’acier dans un bruit sec à peine étouffé par les bandes de lin. Il se baissa, esquivant la frappe trop lente et maladroite dirigée vers son visage et punit Alpha d’un coup de coude dans le plexus solaire.

Son boss trébucha en arrière, rebondit sur les cordes qui délimitaient le ring. Leurs regards se croisèrent. Enfin, l’œil d’Alpha brûlait de cette étincelle de défi si caractéristique. Bêta lui adressa un sourire carnassier et rompit à nouveau la distance. Le jeu pouvait commencer.

*

L’esprit embrumé par la drogue, Nathan somnolait en écoutant d’une oreille distraite les allers et venues du couloir. La fin de matinée animait les lieux. Sans conviction, il chercha le courage de se lever pour rejoindre le réfectoire, ou juste le bureau d’Alpha où ils mangeaient parfois en privé. Il commençait à avoir faim, malgré la fatigue pesante et la douleur sourde qui irradiait de sa hanche. Au moins, le supplice de la nuit s’était calmé. Mais il avait encore trop mal pour avoir envie d’un exercice plus violent que celui consistant à se traîner jusqu’à son vieux fauteuil confortable.

Il soupira. La crise avait été moche. Son « boss adoré » — comme le taquinait toujours Sonia — devait se ronger les sangs comme l’idiot trop émotif qu’il était parfois. Ouais, fallait qu’il se lève. Il força sur ses bras, tira jusqu’à se retrouver assis contre le mur. La douleur flamba, incendiaire. Putain, il devait gober combien de cachets pour arriver à se mettre debout sans aide ?

Il prit une inspiration lente, la relâcha entre ses dents serrées, attendant que la souffrance s’apaise. Il devait juste être patient. Il savait faire, depuis trente ans qu’il vivait avec cette limitation. Même si certains jours étaient pires que d’autres. Et que l’époque où il parvenait à camoufler totalement sa boiterie pour ne pas inquiéter son compagnon était trop lointaine.

La porte s’ouvrit, trop franchement pour que ce soit Alpha. Nathan cligna des yeux, ébloui par la lumière pourtant légère qui provenait du couloir. La large silhouette de Bêta s’encadra dans le battant, lui tirant un sourire attendri.

— Hey. Tu viens me secouer pour que je me lève ?

— Comme si tu avais besoin d’aide pour ça. Je suis entouré de deux têtes de mules.

Le combattant entra de son pas souple, s’installa avec juste un peu trop de précautions sur le bord du matelas, dévoilant la forme plus hésitante d’Alpha derrière lui. Nathan se décala assez pour se laisser aller contre la poitrine de leur second. C’était mieux que le mur. Plus confortable. Et le bras métallique qui l’entoura aussitôt le réchauffa plus que ne le voulait le contact pourtant froid.

Dire qu’il leur avait fallu des années pour se rapprocher, Bêta et lui. Alors qu’Alpha les fréquentait déjà tous les deux et qu’ils vivaient pratiquement ensemble. Ils avaient été cons, quand même. Comme l’autre idiot qui hésitait toujours à la porte. Ah bah, il était beau, le chef de gang le plus redouté du bas-Paris.

— Viens.

Alpha se décida enfin, allant même jusqu’à glisser l’une de ses mains de métal entre les doigts de Nathan. Bien. Pour qu’il le touche pendant une crise, c’était que Bêta lui avait déjà remis les idées en ordre. Alpha s’assit – encore plus doucement – sur le bord du matelas, mais sortit de son mutisme.

— Comment tu vas ?

Nathan laissa échapper une grimace, parce qu’il n’y avait pas moyen de cacher à son compagnon qu’il douillait, pas alors qu’il était toujours au lit à cette heure.

— Je n’escaladerai pas un toit aujourd’hui. J’espère que tu n’as besoin de sniper pour les heures à venir.

Bêta lâcha un souffle amusé, et Nathan tourna la tête juste assez pour venir croiser l’hypnotique regard d’ambre et lui balancer un clin d’œil. Puis il revint à son amoureux primaire. Alpha l’observait, de son expression trop sérieuse qui suffisait à faire flipper la moitié de la ville.

— Embrasse – moi.

Alpha s’inclina, trop lentement, effleura les lèvres de Nathan d’un contact léger comme des ailes de papillon. Totalement insuffisant. Nathan crocheta sa nuque et murmura :

— Je ne suis pas en sucre, crétin.

Puis il tira Alpha à lui, prit possession de sa bouche sans lui laisser le temps de répondre. Alpha résista une seconde, avant de se fondre dans le baiser. Le chef de gang avait toujours été malléable, trop heureux d’abandonner dominance et responsabilités à d’autres dans la sphère privée. Un équilibre qui leur convenait parfaitement à tous les trois.

— Mon tour.

La voix ferme de Bêta leur fit rompre le baiser. Nathan reprit prudemment appui sur le mur, les yeux rivés sur les deux cyborgs. Quand leurs lèvres se joignirent au-dessus de lui, il oublia la douleur.

 

Nouvelle #7 : Des paillettes sur tes joues

Et pour illuminer en beauté votre fin d’année, voici un texte empli de magie-s… Laissez-vous envoûter par Des paillettes sur tes joues de Zoé Dangles !


DES PAILLETTES SUR TES JOUES

 

ZOE DANGLES

 

Premier tour de la scène avant d’y envisager nos répétitions. Sincèrement, c’est un beau cabaret, plus chic que la plupart des salles de spectacle où l’on se produit, Céline et moi. La lumière crue ne lui rend pas hommage, loin de là, mais tant pis : les appliques et les bougies tamiseront l’ambiance, masqueront l’usure des velours et le sol en béton ciré. Au moins, ici ce sont des fauteuils, non pas des chaises en plastique, et il y a de vrais rideaux au lieu des cordes à nœud des gymnases.

La proximité avec le public m’inquiète, d’habitude nous jouons souvent sur la distance pour faire croire à des tours de passe-passe plutôt qu’à de la véritable magie. Il faudra compter sur le scepticisme des adultes. Je soupire en jouant avec mes pièces-amulettes dans ma poche. Heureusement, l’enthousiasme de Céline ne s’arrête pas à un peu de velours mité et à du mauvais matériel. Elle va et vient, examine avec des petits couinements ravis les moindres détails du plateau et des coulisses adjacentes. Ce n’est pas encore l’heure des vêtements de scène, alors elle laisse ses longs cheveux bouclés lâchés, et elle disparaît sous sa veste en jean, une casquette plate enfoncée sur sa chevelure.

« Pas’, viens voir ça ! Il y a une authentique trappe, une vraie, c’est fabuleux ! »

Avec un sourire, j’escalade la scène pour rejoindre ma partenaire. Elle teste déjà du bout du pied le carré noir découpé dans le sol. Je résiste à lui rappeler que le mécanisme est probablement grippé depuis des années, et j’espère très fort que mon pessimisme est sans raison. Je ne voudrais pas lui gâcher la fête, surtout avec celle que je lui prépare. Et puis franchement, on a vu pire. Ses joues, d’un brun clair, ont rougi sous l’excitation.

« Et moi, j’ai repéré un bar, un vrai, juste au fond de la salle », je lui indique avec mon air mutin favori et un signe du pouce.

« Tu es incorrigible.

— C’est pour ça que tu m’aimes. »

Elle passe ses bras derrière ma nuque, se lève sur la pointe des pieds et m’effleure d’un baiser. Mes mains se glissent entre ses hanches et sa veste, caressent ses rondeurs pour l’amener un peu plus contre moi. Je blottis mon nez dans ses cheveux crépus, respire son parfum. Hors la scène, ces moments à nous, rien qu’à nous. Je sais que l’amour ne dure pas toute une vie. Et je m’en fiche. Je veux chérir ces moments pour ce qu’ils sont, et continuer avec Céline jusqu’au bout de notre chemin.

« Pas’ ? Tout va bien, tu trembles ? »

Je m’écarte à peine pour la regarder dans ses grands yeux noisette, doux, chauds, et jamais fades.

« Oui, tout va bien. Je pense juste à quel point je t’aime fort et à quel point je suis heureuse. »

Et à quel point je stresse de te demander en mariage.

***

Revue pour la tournée, l’affiche claque autant de classe que de kitch : Spectacle de haute-magie, performé par la mystique Circé, assistée par Pasiphae-Trompe-la-Mort.

Notre illus’, Ellix, a piqué le style de Mucha pour représenter Céline dans son costume de scène, saluant le public de son haut-de-forme, tandis que j’excelle dans mon rôle de fausse-potiche en jonglant avec mes pièces-amulettes en arrière-plan. L’illustration résume bien notre mise en scène, qui nous fait sourire depuis si longtemps. Je fais la vraie magie, et elle fait la prestidigitation pour la transformer en tours de passe-passe. Céline avait toujours rêvé de pratiquer la magie sans jamais avoir pu se payer le matériel d’une pro. On s’est rencontrées dans le squat queer où elle logeait. Entre une bière et une tasse de thé, elle m’a fait un tour de cartes ; lorsqu’elle a pensé qu’une de ses lames de tarot brûlait entre mes doigts, j’ai eu peur qu’elle se mette à pleurer, mais quand j’ai révélé la supercherie, j’ai cru qu’elle allait m’embrasser. Parfois, j’ai de bonnes intuitions.  Quelques mois plus tard, on était inséparables et elle avait son talent, son doigté et ma magie, pour le plus grand bonheur de nos colocataires. Très tôt, Ellix nous a rejointes pour beaucoup de hors-champs et hors-scène, son, lumière, promo… Un trésor. Quand les tournées nous laissent le temps, on y retourne parce qu’il faut bien le dire : les soirées au lampion et à épater ce public sont les meilleures.

Pour aujourd’hui, je porte mon plus beau justaucorps. Pas le noir et argent de l’affiche. Non, celui aux couleurs de la fierté trans, mon drapeau. Le blanc dont les volutes roses et bleues escaladent mes seins jusqu’à ma gorge et par dégradé, le jupon les reprend, voletant autour de mes cuisses. Le stress de monter sur scène n’a jamais été aussi fort depuis notre premier spectacle, alors la préparation m’aide à asseoir ma confiance. Ajuster jusqu’au moindre pli, les pochettes à pièces-amulettes bien remplies et dissimulées. Lisser les accroche-cœurs de mes cheveux rouges, assortir les lèvres.

On a déjà discuté mariage, et nos avis se rejoignent. Le moment n’est jamais venu, c’est tout. Céline rentre dans ma loge – sans frapper, comme d’habitude – empêtrée dans les lacets de sa veste à queue-de-pie. Ellix est déjà en train d’ajuster son poste de travail au son et lumière. Mes doigts courent dans le dos de ma chérie. Pour la chance, je lui dépose un baiser dans le cou, respire ses cheveux – odeur de la crème de noix de coco pour les lustrer.

« Les runes sont prêtes ?

— Toujours, et je viens de les vérifier. J’en ai glissé une entre les draps à l’hôtel », j’ajoute avec un clin d’œil.

Elle me répond d’un éclat de rire et m’envoie un baiser sur sa main gantée de noir avant de quitter la loge.

 

Nos spectateurs et spectatrices viennent rêver, mais la plupart s’attendent à une routine, à quelque chose de forcément un peu kitch. Il faut des colombes et des chapeaux haute-forme, des velours et des paillettes. Malgré son succès, on a laissé tomber le guépard après deux inspections – ils ne l’ont jamais trouvé car la brave bête n’existait tout simplement pas, illusion produite par mes amulettes.

L’avantage du kitch, c’est qu’il est abordable. Il m’offre une routine à laquelle je me raccroche, suivre les attentes. Claquement quand les lumières s’éteignent : Ellix a lancé le chrono. Je me glisse entre les rideaux, dans la gueule du loup.

Quand le projecteur s’allume, la scène n’est plus vide, je suis assise sur mon haut tabouret, mon sourire de bienvenue sur le visage. Je tends les bras vers le ciel :

« Soyez les bienvenus ! Je serai ce soir votre hôtesse, alors laissez-moi me présenter : Pasiphae-Trompe-la-Mort, sorcière d’antique lignée, revenue mille et une fois d’entre les morts pour assister la noble Circé, dont les tours et la grâce vous laisseront bouche bée ! Elle a étudié la magie auprès de tous les grands et grandes de ce monde, et se produit pour vous, ce soir. »

Je m’incline et, de quelques signes discrets du bout des doigts, je disparais dans un nuage de fumée. Le mur des coulisses est frais contre mon dos, là où j’ai tracé la rune qui me ramènerait ici grâce au sortilège. Le murmure de la foule étonnée me parvient étouffé. Mon sourire ne m’a pas quittée, trop heureuse de pouvoir laisser mon pouvoir s’exprimer aux yeux de tous, même pour des broutilles. Je me demande si certains ont reconnu les couleurs du drapeau, ont compris, se sont sentis à leur place. Je l’espère. Maintenant, de retour au travail, Circé doit déjà être sur scène !

Je me recroqueville, apaise mon souffle pour me concentrer sur le symbole gravé dans notre boîte à disparition et apparition. Mes muscles se tendent dans l’attente, prêt à changer d’environnement. Circé m’envoie le signal, une étincelle dans mon esprit. Cette fois-ci, sans brume magique, je me matérialise dans l’obscurité du caisson. Lorsqu’il s’ouvre, j’attends déjà le public en une pose provocatrice, les talons vers le plafond. Leur surprise me ravit toujours autant. La vague d’applaudissements, les sourires, les enfants émerveillés. Franchement, pourquoi on me demande encore les raisons de mon départ des convents de sorcières trop sérieuses alors que j’ai Circé et nos spectateurs ?

Circé aussi rayonne. Sur ses pommettes mates, les paillettes dorées soulignent ses yeux noisette ; ses dents serrent la prochaine pièce-amulette. Sa joie n’est pas feinte, et encore moins le regard rieur et chaud qu’elle me lance avant de retourner à l’avant de la scène. Mon amour pour elle me fend délicieusement le cœur, mais il me faut retourner en piste, apporter les accessoires, préparer les finitions. Le plus gros a déjà été prévu en amont, par un réseau complexe de runes et d’amulettes-pièces.

De derrière le rideau, je regarde Circé couvrir son cou avec le boa de plumes noires. Elle le fait danser autour d’elle et soudain, ce ne sont plus des plumes qui glissent sur sa peau, mais des écailles, tandis que la tête du reptile s’enroule autour de son bras. Du bout des doigts, elle le caresse, puis l’attrape fermement et il se change en fouet quand elle le fait claquer dans les airs. Ce tour, on l’a travaillé ensemble des dizaines et des dizaines de fois. La sensation froide des écailles, nos mains entrelacées pour mieux manier ma magie, les plumes qui me chatouillaient les joues. Toutes ces heures d’entraînement pour que notre illusion apparaisse tel un serpent en plastique – histoire de ne pas renouveler le fiasco du guépard –, toute cette complicité qui continue de nous unir.

D’un deuxième claquement de fouet, Circé fait apparaître un guéridon sur lequel elle dépose son arme de scène, bien enroulée tel un serpent endormi. Maintenant, je vais savoir si mon petit tour de passe-passe a fonctionné. Ma magicienne annonce :

« La disparition et l’apparition de personnes sont des magies complexes, mais il en est une plus encore : la métamorphose ! Pour vous ce soir, j’ai prévu de changer ce fouet en une belle pomme, aussi rouge que dans les contes. Il me faut d’abord le couvrir de mon foulard que voici… »

De sa manche, elle tire une ligne de lierre, peste à mi-voix, enlève sa veste et la secoue ; en tombent quelques billes, des tickets de caisse et des feuilles mortes, provoquant quelques éclats de rire dans le public. Circé renfile son vêtement, replonge la main pour cette fois y trouver une brassée de bulles de savon. J’aime beaucoup celui-ci, peut-être car c’est l’un des plus complexes à simuler. Dépitée, elle jette des écouteurs à travers la scène, suivis par une brosse à cheveux de voyage. Elle s’excuse et promet de mieux ranger son sac à main avant le prochain spectacle. Encore un dernier essai et ce sera à mon tour d’entrée en scène. Circé lutte contre sa manche farceuse, peine à en tirer l’objet suivant, qui pointe enfin : une longue corne de licorne – elle vient de ma jeunesse, ma famille hurlerait si elle savait que je l’utilise comme accessoire de spectacle. Elle peine à la sortir en entier, pour finalement se tourner vers les coulisses et m’appeler devant la foule hilare et attendrie.

Mon sourire n’est pas feint tandis que je lui apporte un grand foulard noir avant de la débarrasser de la corne. Elle me fait une belle lance au côté et me donne l’air d’une chevaleresse en justaucorps, ou encore d’une dame à la licorne. Pendant que je frime au fond de la scène, Circé recouvre le fouet avec l’étole. Quelques passes au-dessus du tissu préparent le tour, puis elle l’aplatit sur un coin, faisant disparaître peu à peu la forme du fouet pour la remplacer par un relief carré. Dans le public, quelques rires discrets. Circé marque un temps d’arrêt, mais sans se laisser démonter, elle dévoile l’objet. Elle me jette un regard intrigué par-dessus l’épaule : sous le mouchoir aurait dû se trouver une pomme rouge, pas en petit écrin de velours violet. Elle le prend en main pour se donner une contenance face au public, attends mon assistance. Je ravale mon trac et je m’avance vers elle. Mon cœur ne bat plus, pétrifié, dans l’attente, je retiens mon souffle, oublie que l’on nous dévore des yeux depuis la pénombre. Romantique classique dans l’âme – je ne serais pas magicienne sinon –, je tombe sur un genou devant elle, ma corne de licorne couchée sur le sol. Première vague d’applaudissements et de sifflets enthousiastes. Circé a posé une main tremblante devant sa bouche rouge. De l’autre, elle tient toujours l’écrin fermé.

« J’ai peur que la pomme soit restée dans ma loge, j’ai dû bêtement les inverser. »

Le Tu peux l’ouvrir reste coincé dans ma gorge, avec mon souffle. Je glisse mes doigts sous les siens pour l’inviter à dévoiler le contenu. Circé ouvre la boîte, petit bruit sec de la charnière qui se coince. D’une traction sur le bras, elle m’invite à me relever, me regarde droit dans les yeux, ouvre la bouche, la referme. Son « oui » est à peine audible et il tombe dans les applaudissements et les sifflets. Je les ignore, caresse sa joue, et nous nous embrassons. Ses lèvres sont douces sous les miennes, ses paillettes tombent sur mon visage. D’un claquement de doigts, je nous renvoie en coulisse, ne laissant sur scène qu’un nuage doré.

Nouvelle #6 : Time to Love

Signée Léonie, cette nouvelle s’avère aussi douce que son titre le laisse présager !

Bonne lecture a tous & toutes !


TIME TO LOVE

 

LEONIE

 

 

 

« Bien, la classe est terminée, merci à tous ! »

Smith mit son pointeur à l’intérieur de sa sacoche, rassembla les papiers qui traînaient sur le grand bureau en un joli tas qu’il tapa deux fois contre le bois de la tablette. S’assurant enfin qu’ils étaient parfaitement alignés, il les fit rejoindre le laser au fond du sac. Il adressa un dernier regard à l’amphi, et le quitta en faisant claquer la porte du fond.

 

Je soufflais et rangeais mes affaires. Nous venions de finir le cours le plus barbant de la semaine, le reste serait clairement plus appréciable. Tess et Paige, devant moi, continuaient de papoter, elles ne semblaient pas décidées à quitter l’amphi tout de suite. J’écoutais leur conversation distraitement avant de croiser le regard de Hunter et Lloyd un peu plus bas dans la salle. Arrivés en retard, ils n’avaient pas eu d’autres choix que de se mettre aux dernières places disponibles, au premier rang. Je fis signe aux filles que je descendais avec les gars, mais qu’on ne quittait pas l’amphi. À quoi bon, on reprenait une demi-heure plus tard. Je m’installais derrière mes amis, histoire de pouvoir leur parler à tous les deux. L’amphi se vidait rapidement, on ne serait bientôt plus que cinq dans la salle. Les gens préféraient souvent aller fumer sur la passerelle ou encore s’acheter un café au distributeur.

 

Je les laissais finir leur conversation et envoyais un message à mon frère pour prendre des nouvelles de lui et de mon neveu. J’avais hâte d’être à Noël que je puisse rentrer à la maison : ils me manquaient. Ils habitaient encore dans la région de France où j’avais été élevé. J’avais, il y a quelques semaines, envoyé de l’argent à Fergus pour qu’il puisse acheter à Louison son cadeau d’anniversaire. Mon neveu grandissait sans moi et je m’en voulais de louper des moments si importants. Parfois, je regrettais d’être parti si loin d’eux, comme si j’avais volontairement laissé la place que le destin m’avait prévue. Comme si je les avais abandonnés.

 

Un rire me sortit de mes pensées sordides. Son rire. Je rangeais mon smartphone et saluais Hunter et Lloyd. Mes yeux restèrent un peu trop longtemps accrochés à ce dernier, mes joues me semblèrent chaudes. Je détournais le regard. Je crus sentir le sien me fixer : encore une autre de mes illuminations. Pourquoi s’intéresserait-il à un gars comme moi, sérieux ?

 

Hunter nous raconta que sa mère avait déjà appelé cherchant à savoir s’il comptait rentrer pour Thanksgiving. Le sauvage qu’il était s’était perdu ici. Il voulait juste s’éloigner de sa famille qui habite au Nevada, il est alors venu à NYC tenter quelque chose dans le cinéma. Ses parents étaient vraiment réticents à l’idée de le voir s’engager dans des études artistiques, mais ils avaient l’argent alors ils n’ont pas protesté plus que ça. Lloyd, quant à lui, venait d’un milieu un peu moins friqué, il avait dû travailler dur pour un centre de baseball de sa ville. Son salaire aidait ses parents à payer l’école. Au moins, il était certain de vouloir faire carrière en arts. Moi ? Moi, j’avais fait un sacré crédit auprès de la banque.

Comment aurais-je fait sinon, pour payer l’école et aider Ferg ? Je n’aurais clairement pas pu. A cette époque, je ne pouvais toujours pas, alors Lloyd et Hunter se relayaient pour m’héberger. Je participais aux courses, mais, financièrement parlant, c’était vraiment tout ce que je pouvais faire. Alors je les aidais avec leurs cours, je faisais le ménage. Je travaillais aussi dans un cinéma les soirs de semaines. Vous savez, la personne avec sa petite pince et son sac-poubelle à la main à la fin de la séance, c’était moi. Avec tout ça j’avais très peu de temps pour moi, mais je suppose que j’y étais habitué.

 

« Nath’, tu sors après les cours ? me demanda Hunter plein d’espoir.

— Non, j’ai pas le temps. Quand je rentre, il faut que j’aide Lloyd pour l’analyse de scène et j’aimerais bien taper une sieste avant d’aller au boulot. Je suis dés..

— Les gars ? Paige et moi, on se tire, le cours a été annulé, énonça joyeusement Tess en brandissant son téléphone encore déverrouillé sur l’écran de l’emploi du temps en ligne. Vous venez avec nous ? On va se poser à Central Park.

— Moi je viens, s’écria Hunter, à plus les gars ! »

 

Il avait à peine eu le temps de finir sa phrase qu’ils avaient déjà quitté l’amphi. Hunter ne nous l’avait avoué qu’à demi-mot, mais il aimait bien Paige. Cette dernière était vraiment discrète, difficile de dire si elle aussi était tombée sous le charme de notre ami. J’espérais pour lui que ça soit le cas. Ils étaient tellement complémentaires que leur relation collerait forcément.

 

« Tu préfères bosser ici ou chez toi ? demandais-je à mon élève du jour.

— Plutôt à la maison, non ? On sera plus tranquille. »

 

Je souriais. On était toujours du même avis avec Lloyd. Moins il y a de monde autour, mieux on se portait, l’un comme l’autre. Il souriait aussi. Cela provoqua en moi un fourmillement indescriptible. C’était à la fois tellement agréable, mais ça faisait presque mal. J’avais cette sensation de plus en plus souvent lorsque j’étais seul avec lui. Je ne savais pas ce que c’était, mais j’y devenais accro ! Ça faisait un peu peur d’ailleurs.

 

Ça me faisait tellement plaisir de l’aider. Il s’était battu pour arriver parmi nous ici, il méritait de réussir et si je pouvais l’y aider, je le ferais. Nos sacs sur le dos, on quittait l’amphi et on se dirigeait vers la sortie du bâtiment. On s’arrêta devant le panneau des premières années pour voir comment travaillaient nos fillots cette semaine. On voulait aller manger un bout tous ensemble si nos emplois du temps coïncidaient. Malheureusement ça devrait être reporté.

 

Lloyd et moi sortîmes de l’établissement et nous nous dirigeâmes en direction de l’appartement de mon ami. J’aimais plutôt bien ces moments où l’on était juste tous les deux. C’était comme un battement de cils. Une pause agréable mais toujours trop courte. J’observais les gens qui marchaient dans la rue. Un couple de retraités flânait devant nous, main dans la main. Malgré les années, ils semblaient toujours si heureux et amoureux que j’en devins jaloux. Connaîtrais-je un jour le bonheur ? Pourrais-je un jour me balader, comme ces petits vieux avec mon âme sœur ? Parfois, je me demandais si nous pourrions un jour le faire sans être jugés. J’espérais secrètement que ça arriverait le plus tôt possible et que je connaîtrais cette ère de paix avant de mourir.

 

« Tu finis tard ce soir ? me demanda Lloyd, inquisiteur.

— Il me semble que la dernière séance finit vers onze heures et demie. Ça devrait aller, essayai-je de le rassurer.

— J’espère que tu auras le temps de te reposer un peu quand même. Avec les examens qui arrivent dans quelques semaines..

— T’en fais pas, je survivrai. T’as commencé l’analyse ou pas du tout ? » demandai-je.

 

Je commençais à réfléchir à la manière dont j’allais amener la séance d’aujourd’hui. Lloyd était quelqu’un qu’il fallait motiver. Lors des premières sessions de soutien, j’étais encore novice et nous avions passé bon nombre d’après-midi sur Netflix à mater des séries. Non pas que je n’appréciasse pas ces moments, mais nous ne travaillions pas durant ce temps-là et cela s’était ressenti : les notes des premiers examens furent désastreuses.

 

Quand on arriva chez Lloyd, on jeta littéralement nos sacs vers le salon et nous nous dirigeâmes vers la cuisine pour goûter. C’était une sorte de tradition dans cet appart, quand on rentrait des cours, qu’il soit quatre heures ou six heures de l’aprèm, on goûtait. Lloyd sortit la cuillère et le Nutella tandis que je m’occupais des pains au lait. Qui a dit que nous étions des enfants ? Cette personne a raison !

 

Avant de tout ranger pour pouvoir enfin aller bosser, je me surpris à observer Lloyd qui, pour ne pas gâcher ce mets précieux, léchait la cuillère de Nutella. Je n’avais jamais vu une chose aussi sexy de toute ma vie, je crois. À un moment, il intensifia son action, presque au point de la caricaturer, mais il éclata de rire et je compris qu’il m’avait surpris en train de le regarder. Merde ! Mes joues semblèrent virer au cramoisi et je me dirigeais vers le salon pour préparer la séance de travail, non sans lui avoir jeté le torchon de la cuisine au visage. Il n’avait qu’à ranger tout seul puisque Monsieur Lloyd se foutait de ma gueule.

 

Je sortis de veille mon ordinateur, vérifiais les onglets Internet d’ouverts et fermais ceux qui n’avaient pas d’intérêt pour le moment. Je cherchais sur You Tube l’extrait dont nous devions faire l’analyse cette après-midi. Ce jour-là, il était tiré du film Roméo + Juliette de Baz Luhrmann. Je crus que le karma s’acharnait. Ce fut en soufflant bruyamment que je m’installais sur le canapé, les pieds appuyés contre la table basse. Lloyd me rejoignit quelques instants plus tard, et nous démarrâmes l’analyse.

 

Posés tous les deux devant l’ordi, sa main frôla délicatement la mienne. Je pris peut-être ça pour un signe alors qu’il ne l’avait pas fait exprès. Encore une fois. Il n’empêche que ça faisait du bien d’avoir un contact physique avec lui.  C’était comme si, pendant l’espace de quelques secondes, je pouvais enfin être moi-même. Ce fourmillement revint de manière bien plus intense dans mon bas-ventre. Qu’était-ce donc ? Je croyais le savoir, mais la peur m’empêchait de me l’avouer.

 

Tout notre groupe savait que Lloyd était gay. Tout le monde l’avait très bien accepté et tout se passait bien pour lui. Il n’empêche que la peur me tiraillait l’estomac, j’étais encore dans le placard, pour tout le monde. Mais là, à ce moment-là, à cet instant suspendu, sa main toucha la mienne et je sus. J’étais prêt. Prêt à casser ces chaînes qui m’entravaient. Prêt à profiter de la vie. Prêt à être qui j’étais réellement. Prêt à arrêter de me cacher. Alors, j’attrapais la main de Lloyd. Une seconde. Puis deux. Je sentis que son regard se posait sur moi. Mais il ne retira pas sa main. Je ne bougeais pas non plus. Je continuais de fixer l’écran. La peur était revenue. Et si je m’étais trompé ? S’il n’en avait rien à faire de moi ? S’il avait déjà quelqu’un ? Il m’en aurait parlé ? Non ? Il ne me devait rien en même temps. Le stress montait. Je ne retirais pas ma main. Je n’en avais pas la force. Je ne le regardais même pas non plus. Je ne pouvais pas. Regarder le film. Se concentrer sur le film. L’analyse. J’avais l’impression que le temps ralentissait. J’entendis quelqu’un, mais j’étais incapable de me concentrer sur ce qu’il disait. Le temps semblait s’éterniser lorsque je captais enfin quelques mots :

 

« Nath’, regarde-moi, s’il te plaît », m’implora Lloyd d’une toute petite voix en tirant ma main vers lui.

 

Je ne sus comment, je vis Lloyd en face de moi. Ma tête avait peut-être tourné d’elle-même.

 

« Tu m’expliques ? dit-il en montant nos mains au niveau de mon regard, le sien rempli de larmes.

— Que je t’explique quoi Lloyd ? Que je t’explique quelque chose que tu as déjà compris ? Dis-moi juste que je ne me suis pas planté, dis-moi juste que je ne me suis pas fait d’illusions sur ça ? » m’emportais-je en faisant des grands cercles avec mon autre main autour de nous, sentant mes joues devenir humides.

 

Je plantais mon regard dans le sien. Ses habituelles prunelles émeraude me semblaient pour une fois si froides, si dures. J’y lus de l’incompréhension. Il ne m’avait encore pas dit ce que j’avais besoin d’entendre. Je le savais. Il fallait bien que ça arrive, je savais que je me plantais, mais bordel j’avais pas prévu que ça me ferait si mal. C’était comme s’il avait lui-même pris une masse et avait frappé de toutes ses forces sur un cœur en cristal. Sur mon cœur. L’espoir fait vivre, mais parfois qu’est-ce que ça faisait mal. Un mal de chien !

 

Je retirais ma main brusquement, non sans mal. J’enlevai l’ordi de nos jambes et me levai. Je ne pouvais plus rester là ce soir. Je savais qu’il ne m’aurait pas mis pas à la porte, mais je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas rester là, rester chez l’homme que mon cœur avait choisi. Rester ici pour m’entendre dire qu’il ne voulait pas de moi, que je me faisais des idées. Je ne pouvais pas. Je commençais à rassembler mes affaires, étalées de partout dans l’appart.

 

« Nath’ qu’est-ce que tu fous, bordel ?! explosa-t-il en se levant brusquement du canapé.

— Je m’en vais, j’ai compris Lloyd, je me suis fait des idées, c’est pas grave… dis-je en reniflant.

— Quoi ? Tu t’es fait des idées ? Mais non ! Pas du tout. En fait tu as même visé très juste, me coupa-t-il en avançant vers moi, ses joues désormais baignées de larmes.

— Pardon ?

— J’essayai de tout cacher, de cacher tout ce que je ressentais pour toi. Je savais même pas que t’étais gay bordel ! Comment j’aurais pu ne serait-ce qu’imaginer exposer au monde entier que j’étais sous le charme, hein ? » annonça-t-il tout en continuant d’avancer, me bloquant contre un mur.

 

Je remarquais que j’étais pris au piège seulement lorsque son torse entre en contact avec le mien. Mon dos était appuyé contre le mur froid, c’était la seule chose qui me permettait de garder les pieds sur terre à cet instant. Je ne savais pas si j’étais heureux, si j’avais peur de ce qui allait se passer désormais, parce que ce serait clairement la première fois pour moi, si je me sentais si fier d’avoir réussi à briser mes liens. Je crois que c’était un peu un mélange de tout ça dans ma tête à ce moment-là. C’était comme si chaque émotion était un tourbillon et qu’elles se battaient pour savoir laquelle prendrait le dessus. Comme s’il n’y en avait qu’une qui pouvait vaincre toutes les autres.

 

Lloyd plaça ses mains contre le mur, de façon à encadrer mon visage. Mais qu’est-ce qu’il faisait ?

 

« Nath’ ? Pourquoi maintenant ?

— Je sais pas, j’ai senti que j’étais prêt. Enfin prêt à ce moment-là. Avec toi. Je suis pas certain de vouloir que les autres le sachent pour le moment.

— Je vois, dit-il d’une voix qui laissait entendre qu’il comprenait parfaitement ce que je ressentais. Tu sais quoi ?

— Non…

— J’ai très très envie de t’embrasser là tout de suite », dit-il en avançant lentement sa tête de la mienne avec un sourire amusé sur le visage.

 

Il s’approchait doucement de moi, tel un chat avec une souris. Mais contrairement à la souris, je ne me sentais plus pris au piège. J’étais seulement soulagé et heureux que quelqu’un sache. Spécialement Lloyd. Son regard se planta dans le mien. Il perça mon âme et s’y accrocha de toutes ses forces. Je ne pouvais pas détourner le regard. Il m’avait hypnotisé et j’étais carrément réceptif. Bordel. Au moment où ses lèvres allaient se poser sur les miennes, je détournais la tête, ses lèvres s’écrasèrent alors sur ma joue.

 

Je lus de l’incompréhension dans son regard. Avant qu’il n’esquisse le moindre geste, j’enroulais mes bras autour de sa taille.

 

« Tu sais quoi ? J’ai très très envie de t’embrasser aussi, dis-je tout en me pressant un tout petit peu plus encore contre son corps. Mais il va falloir faire une toute petite chose juste avant qu’on passe à cette étape.

— Quoi donc ? demanda-t-il, intrigué.

— Finir la séance de révision d’abord, rigolais-je.

— Nath’ ! Non t’as pas le droit de me faire ça, de nous faire ça ! se plaignit-il

— Sinon on ne finira jamais Lloyd, sois objectif.

— J’ai jamais dit que t’avais tort, je dis juste que j’attends ce moment depuis bien plus longtemps que tu n’oses l’imaginer et que tu me fais encore patienter » avoua-t-il d’une voix boudeuse.

 

Je déposai un baiser sur sa main, puis ce fut le tour de son épaule et enfin du coin de ses lèvres. Je lui promis que dès l’instant où nous finirions de travailler jusqu’à l’heure à laquelle je devais partir au boulot, je ne serais qu’à lui. Il accepta le marché et nous nous réinstallâmes sur le canapé, lovés l’un contre l’autre, l’ordinateur sur nos genoux.

 

Il se passa une heure trente de travail intensif avant que nous mettions le point final à l’analyse de l’extrait. J’avais les yeux qui piquaient à force d’être resté trop longtemps sans quitter l’écran des yeux et mes membres étaient ankylosés. Je décidai de poser l’ordi sur le côté pour aller me chercher un verre d’eau. Lloyd était parti dans la salle de bain pour se rafraîchir, même début octobre, le temps était chaud. On assistait à un bel été indien.

À l’instant où je posais mon verre sur le comptoir, deux bras puissants m’enlacèrent tendrement. Telle une plume légère, un baiser vint s’échouer au creux de mon cou. Puis ce fut une pluie torrentielle qui prit la place de la plume sur mon épaule. Je me retournai vers Lloyd. En passant mes bras autour de son cou, je lui massais délicatement la nuque. Il ferma les yeux de plaisir. Et je souris, satisfait de l’effet de mon geste. Je fermais les yeux à mon tour et m’approchais doucement de ses lèvres. Ses belles lèvres pleines et à l’aspect si douces. Je déposais furtivement mes lèvres sur les siennes et mon corps fut secoué d’une vague de bien-être indéfinissable. Je recommençais avec plus d’intensité. J’avais enfin compris quelle était ma place dans ce monde. Elle était dans les bras de cet homme si doux et diablement sexy en léchant une cuillère de Nutella. Et pour rien au monde je n’échangerais ma place avec qui que ce soit. Il me serra un peu plus fort contre son cœur et me transmit tout ce qu’il pensait de nous à travers le mouvement de ses lèvres contre les miennes. J’étais heureux. Rien d’autre n’importait à ce moment-là.

Nouvelle #5 : Symbiose

Et voici donc la cinquième nouvelle, signée Cindy Van Wilder ! Vous allez (enfin) comprendre pourquoi l’indice révélateur de cette nouvelle était ce gif ^^

venom


SYMBIOSE

 

CINDY VAN WILDER

 

Paris, 26 novembre 2025

— Prête ?

— J’ai le choix ?

— Pas vraiment.

Je relève la tête juste à temps pour accueillir son baiser.

Meï sourit contre mes lèvres. Soit elle se contentera d’un simple bisou, soit…

Sa main se pose sur ma nuque. M’attire plus fermement contre elle. Mes doigts trouvent ses épaules, s’y accrochent.

Sa langue demande – exige – accès à la mienne. Je cède.

Ce roulage de patin en règle finirait d’ordinaire sur le canap’, mais aujourd’hui, nous n’en avons pas le temps.

Je mets fin au baiser à regret, le souffle court, la chatte déjà mouillée.

Et une intense vibration de frustration à l’intérieur.

À la crispation de sa mâchoire, je devine que Meï la ressent aussi.

La présence de nos Adopté-e-s rend chaque contact entre nous beaucoup plus intense.

Intime.

Je passe une main affectueuse sur sa joue, où survivent encore quelques poils après le passage du rasoir. Avant l’Adoption, Meï se serait retirée, mal à l’aise, gênée, non pas par ce rappel d’un corps qu’elle apprivoise toujours, mais par sa propre interprétation de mon geste.

Aujourd’hui, elle se laisse aller contre ma paume, chat cherchant la caresse. Les ondes d’un rouge vibrant émanant de mon âme, se communiquant à la sienne grâce à nos Adopté-e-s, ne lui laissent aucun doute sur les sentiments que j’éprouve.

Je sens notre force, notre énergie se renforcer.

Ensemble, nous pouvons tout. Même faire face à ce qui nous attend – peut-être – ce soir.

 

***

Dépêche AFP – 21 avril 2021 – Retour du robot InSight perturbé par de mystérieuses interférences. La NASA se refuse à tout commentaire supplémentaire sur la cause de cet incident.

 

Communiqué urgent – TF1 – 28 mai 2021 :

Donald Trump, qui s’est auto-proclamé « dictateur à vie » lors de sa victoire aux dernières élections présidentielles américaines, provoquant une scission du pays, désormais divisé entre États Républicains et République libre, vient d’être victime d’un assaut alors qu’il visitait un centre de recherches génétiques proche de la frontière. Selon les dernières nouvelles, un individu encore non identifié, sous prétexte de remettre une gerbe de fleurs à Mélania Trump, se serait alors précipité sur le dictateur. Nul ne sait encore ses motivations, mais la piste terroriste n’est pas écartée…

 

Twitter – 1er juin 2021 – @Clemence_45

Si je comprends bien, ce gars se serait jeté sur Trump pour… lui faire un câlin ??
Tu parles d’une occasion manquée !

 

Article Paris Match – 5 juin 2021 :

Donald Trump – à l’article de la mort ?

Est-ce le choc psychologique suite à l’incident qui s’est produit il y a quelques jours, ce que toute l’Amérique appelle déjà le « hug gate » ? Ou y a-t-il une autre raison, soigneusement dissimulée par l’entourage de M. Trump ? Toujours est-il que le dictateur à vie, hospitalisé au Parkland Memorial Hispital depuis son « agression », vient de sombrer dans un profond coma…

 

 

BBC News– 16 juin 2021 :

Rebondissement inattendu dans la saga qui passionne l’Amérique toute entière : alors qu’on le croyait déjà condamné, M. Trump vient de connaître un rétablissement aussi inattendu que spectaculaire. Selon un proche, présent au moment de son réveil, ses premiers mots auraient été « Stop that bullshit, he’s here for good ! » (Arrêtez vos conneries, il est là pour de bon !).

 

Fox News – 15 août 2021 :

« … Lors d’un discours-fleuve devant le Sénat, M. Trump a annoncé devant une assemblée médusée sa volonté d’entamer des pourparlers avec le Conseil de la République Libre.

‘Nul pays ne devrait rester divisé par le fait d’un seul homme’, a-t-il clamé, contredisant totalement ses propos tenus lors de sa première allocution en tant que dictateur à vie, quelques mois plus tôt… »

 

***

 

« NON AUX DÉVIANTS ! OUI AUX VRAIS HUMAINS ! »

Juste à côté, une inscription au feutre noir, en lettres élégantes, lui a répondu :

« Je préfère être une Déviante que de vivre dans ta peau ! »

Je balance un discret coup de coude à Meï, lui indiquant l’affrontement scriptural en face de moi. Elle le contemple, sourit, avant de se pencher vers moi et de me murmurer à l’oreille :

« Moi aussi, je préfère être une Déviante. »

Un frisson de plaisir me parcourt l’échine au son de sa voix. Bravant nos réticences respectives, je glisse ma main dans la sienne.

La garde, paume contre paume, jusqu’à l’arrêt République.

 

***

El Pais – article du 25 juin 2021 :

« On l’appelle ‘l’épidémie qui ne fait pas de victimes’. C’est un peu vite oublier les quatre décès enregistrés jusqu’ici. La dernière victime en date, Pedro Salazar, un Castillan s’étant rendu récemment en Colombie, vient d’être enterré. Mais il est vrai que 4 morts sur plus de 500 patients plongés dans un profond coma avant d’en ressortir a presque un goût de victoire pour les équipes médicales. Ce serait le cas du moins si les causes de cette mystérieuse pandémie pouvaient être identifiées… »

 

Discussion sur Weibo le 21 octobre 2021 :

« … symbiotes ! »

« Comme dans Venom ? »

« Oui, mais en beaucoup plus sympas ! »

« Tu déconnes ! »

(Discussion censurée et utilisateurs rayés de Weibo vingt minutes plus tard)

 

***

 

J’ai toujours détesté les atmosphères confinées. Surchauffées. Je m’imagine en poisson rouge prisonnier de son bocal et ce voyage dans le métro parisien, même avec mon Adopté-e diffusant ses ondes apaisantes, ne fait pas exception à la règle. De l’air, j’ai besoin d’air ! Je fonce vers la sortie, inspire avec bonheur l’atmosphère humide de cette fin novembre. La tension qui m’habitait jusque-là disparaît. Une vague de sérénité, d’un léger bleu pâle, affleure à la surface, électrisant ma peau. Visible aux yeux des Adoptant-e-s, comme ce gars en terrasse qui me contemple, sourire aux lèvres.

— Good for you, sister ! braille-t-il soudain, levant son mug fumant en guide de salut.

Une brève aura bleue répond à la mienne, illuminant sa silhouette avant de refluer. Son Adopté-e a perçu notre présence.

Des vibrations me parcourent par intermittences régulières. C’est là le moyen pour nos Adopté-e-s de se reconnaître et de communiquer ensemble. Dans les premiers temps de l’Adoption, ressentir un tel phénomène s’est avéré perturbant. À présent, c’est devenu aussi apaisant qu’un ronron de chat sur les genoux ou le bruit de la pluie sur le Velux alors que je me blottis contre Meï dans notre lit.

— Ladies, je vous paie un mug ? finit par proposer l’autre Adoptant. Vous verrez, le Veggie a une carte d’enfer !

La serveuse, qui sort à ce moment-là, renchérit d’un clin d’œil.

— Happy Hour dans 20 minutes !

— C’est super tentant, répond Meï, mais malheureusement on doit y aller.

Le mec accepte d’un hochement de tête.

— Peace on you, sisters ! Et que nos chemins puissent se croiser à nouveau.

Je lui rends son salut avant d’emboîter le pas à Meï, qui rigole doucement.

— Qu’est-ce qui te fait marrer ? Balance !

— Rien… C’est juste… Tu te souviens comment c’était avant ?

— Avant quoi ?

Elle roule des yeux en un geste familier.

— Avant les Adopté-e-s, tiens !

Quand nous n’étions que de simples humains. « Libres de ces parasites de l’espace ! » comme le prétend la Ligue Anti-Déviants.

Je m’en souviens, oui. Et on ne peut pas dire que c’était glorieux.

Les mines fermées, verrouillées sur elles-mêmes dans le métro.

La fatigue, l’énervement, la lassitude, les gens s’emportant ou demeurant indifférents.

Le mec, là, qui vient de nous proposer un verre… L’aurait-il fait aussi si nous n’avions pas été unis par ces ondes circulant entre nos Adopté-e-s ?

C’est bien ce que les anti-Déviants nous reprochent d’ailleurs : nous aurions perdu notre libre arbitre, nous laissant dicter notre conduite par ces parasites, ces E.T. qui nous ont définitivement élu comme maison.

Comme dirait Meï et son sens pratique « Si ça peut nous valoir des sourires plutôt que des insultes et des mugs gratos… Je dis pas non ! »

— Hé.

Meï me regarde d’un air inquiet – un brin coupable, aussi. La délicate nuance vert pomme qui l’entoure me le confirme. Cette fois-ci, son Adopté-e a choisi de ne la rendre visible qu’à moi.

— Je ne voulais pas te rappeler de mauvais souvenirs…

Je l’interromps d’un bras passé autour de sa taille.

— Chut. Ce n’est rien.

Je plaque un baiser éclair sur sa joue, Meï tique légèrement avant de se détendre. Aux alentours de République, le quartier est encore sûr – les Adoptant-e-s l’ont transformé en un de leurs repaires parisiens.

No hate, no anger here – just love ! comme clament les tags fleurissant sur les murs des immeubles.

— On a toutes nos squelettes dans le placard.

— Le placard ? répète-t-elle d’un ton amusé.

— Pas comme ça qu’on dit en Chine ?

— On ne dit plus rien en Chine. Surtout depuis l’instauration de Big Brother.

À mon tour de me sentir coupable, pour le coup. Big Brother – comme les opposants du SCS Social Credit System l’appellent – a valu à Meï la déportation à perpétuité avant que le pays ne ferme définitivement ses frontières face aux Adopté-e-s. Plus d’un milliard de personnes désormais prises au piège de la surveillance H24, sans plus aucune vie privée et à la merci d’un système de points qui peut les expédier d’un clic en prison.

Ou pire.

Le rêve.

Et dire que c’est nous qui représentons une menace à leurs yeux. Nous, avec nos symbiotes pacifistes. Enfin, la plupart du temps.

Mon Adopté-e émet sur un rythme furieux des pulsations d’un rouge pâle, délicatement tissées de bleu et d’orange. C’est fascinant à voir. Je serre un peu plus Meï contre moi, elle accepte mon soutien en silence.

Dans la rue du Faubourg du Temple, la stèle de commémoration aux victimes des attentats du 13 novembre est de nouveau entourée de fleurs, de peluches, de bougies, de « Plus jamais ça » et « Si nous oublions ce que nous avons vécu, tout risque de se répéter ». Sur le trottoir d’en face, un groupe de jeunes se promène en offrant des free hugs aux passants alors qu’une chorale s’entraîne pour les chants de Noël.

Tou-te-s des Adoptant-e-s. Tou-te-s auréolés de cette aura aux couleurs aussi chatoyantes que celle d’un arc-en-ciel.

Je voudrais rester avec elleux, bien au chaud dans ce cocon bienveillant tissé par nos symbiotes.

J’ai peur soudain. Peur de ce qui nous attend.

Comme si elle avait lu dans mes pensées – ce qui n’est pas impossible, certains prêtent aux Adoptant-e-s des capacités télépathiques – Meï me souffle :

— Tout va bien se passer.

Et elle me prend la main.

Au vu et au su de tou-te-s.

 

***

 

Channel 4 – débat télévisé le 17 juin 2023 – «  Symbiotes : la fin de l’homme ou son avenir ? »

« Professeur Xavier, vous avez été l’un des premiers à découvrir la présence des symbiotes. Vous décrivez les conséquences complètement stupéfiantes de cette cohabitation… Peut-on parler de colonisation, comme le font certains anti-Déviants ? »

« Non, je me refuse à utiliser un tel terme, pour la simple raison que colonisation, contamination ou encore appropriation sont des termes qui révèlent une agressivité revendiquée, une volonté de dominer l’autre. Or, ce que j’ai observé chez les symbiotes est tout le contraire. Ils ne s’installent chez leur hôte que s’ils y trouvent un terrain favorable, aussi bien physiquement que psychologiquement. Les implantations forcées ou ayant résulté en la mort de l’hôte sont extrêmement rares… »

« Par implantation forcée, faites-vous référence à l’attaque dont M. Trump a été victime l’an dernier ? »

« Oui. On peut dire que M. Trump a eu de la chance. Si son symbiote n’avait pas trouvé un terrain favorable à son implantation, tous deux auraient péri. »

 

CNN – 23 décembre 2024 – Reportage en direct à la frontière entre les États républicains et la République libre

 « Loïs, avez-vous été autorisée à vous rendre dans la tente des négociations qui viennent de s’achever ? »

« C’est désormais chose possible, Fiona, CNN bénéficiant à nouveau de l’accréditation de M. Trump… (Rires en studio.) Nous assistons à un moment historique – de nouveau, pourrait-on dire ! Après un changement de cap politique à 180 degrés, avec notamment la volonté affichée du dictateur de réviser le second amendement de la constitution américaine sur la possession d’armes à feu, ce qui lui a valu les foudres de la NRA, ou encore la main tendue à la communauté LGBT, qu’il a pourtant si souvent ostracisée depuis son accession au pouvoir, M. Trump franchit une nouvelle étape en entamant ses pourparlers avec le Conseil de la République Libre, représenté par M. Holmes. Le contenu des discussions est encore confidentiel, mais d’aucuns s’affirment déjà très optimistes, espérant une réunification du pays d’ici l’année prochaine. »

 

Banderole déployée sur l’Arc de Triomphe – 25 décembre 2024

« Liberté, égalité, fraternité. Il a fallu que des putains d’ET débarquent pour qu’on sache enfin ce que c’est ! »

 

***

 

Nous nous enfonçons dans l’obscurité. Je ne peux pas m’empêcher de frissonner, même si mon anorak et la présence de mon Adopté-e me tiennent chaud. Les pas de Meï et les miens résonnent de manière désagréable dans la rue. L’envie de rebrousser chemin me talonne. Retrouver les lumières de notre appartement, ce coin qui n’appartient qu’à nous deux – nous quatre – où nous nous sommes installées peu après notre Adoption, s’enfoncer sous la couette, oublier le monde extérieur.

Ne plus songer qu’à nous.

Les images d’hier soir me reviennent en tête – rires, baisers, union des corps comme des sens, auras délicates parant nos peaux de ses reflets.

Même faire l’amour est devenu plus intense depuis l’Adoption. Plus rassurant aussi, d’une certaine manière – j’avais du mal avant à me laisser aller, à me déconnecter de mes doutes, des attentes qui me semblaient peser sur moi.

Tu jouis, je jouis, mission accomplie.

Le rituel obligatoire, mécanique, anxiogène, me laissant vulnérable, lasse et un brin dégoûtée ; l’épisode me renvoyant à mes failles, quand ma première ex m’a larguée en clamant, entre autres joyeusetés, qu’elle prenait plus de plaisir avec son gode qu’avec moi.

Ça a failli faire capoter ma relation avec Meï dès le début – sans parler des réserves de Meï concernant son corps en mutation constante grâce aux traitements hormonaux.

L’Adoption m’a forcée à voir les choses sous un autre angle. M’a obligée à communiquer. À sortir de ma réserve, de ma coquille. Meï et moi avons trouvé un terrain d’entente depuis lors, sur ce que nous faisons au lit comme sur d’autres choses.

Elle s’arrête brusquement, me faisant presque trébucher.

— On est arrivées.

Aucun doute là-dessus, je songe, en avisant les néons du God save the Gouines. L’affiche de la soirée Wet for Me se dessine clairement à la lueur du réverbère. À cette heure, ce n’est pas encore l’attroupement, mais le monde commence à arriver. On se salue, on s’embrasse, on rigole. J’avise deux femmes dont l’une caresse tendrement le ventre de l’autre. Ou cette jeune portant un T-shirt Ace, aro ET poly… Mon identité compte aussi ! Je me souviens de mes premières virées en boîte. Mes premières histoires. Mes premiers râteaux aussi. Mon Adopté-e vibre au rythme de mes souvenirs. Même mes pires moments de honte, ceux qui m’empêchaient d’ordinaire d’avancer, deviennent… autres. Différents. Toujours là, mais sans le pouvoir de me blesser.

Tu n’es plus cette fille. Tu as grandi, tu as évolué, tu es devenue toi.

Une grande jeune femme, au débardeur orné du logo « Never kill your bruja » vient soudain à notre rencontre.

— Hé ! C’est vous les Vigilantes ?

Le sourire qu’elle affiche se teinte d’hésitation et d’incrédulité quand je hoche la tête.

— Yep. Voici Meï et moi, c’est Béate.

— Élodie. Le prenez pas mal… mais je m’attendais à…

Les mots lui manquent, elle finit par hausser les épaules.

Meï me jette un regard amusé avant de répliquer :

— À un mix entre catcheuse pro et super héroïne ?

— Et encore, t’as pas vu nos capes ! je renchéris.

Élodie devient rouge pivoine et nous décidons, sans avoir besoin de nous concerter, d’arrêter là la plaisanterie.

— T’inquiète, c’est pas la première fois qu’on nous le dit.

Ça arrive même souvent, en fait. Comme si on s’attendait à ce que les Adoptant-e-s soient tou-te-s un mix entre bisounours et badass de service. Des ninjas aussi bien prêt-e-s à vous coller un hug qu’à s’opposer aux méchant-e-s.

Y a une part de vérité, naturellement, mais les fantasmes qui sont nés quand on a découvert les pleins pouvoirs des symbiotes demeurent quand même éloignés de la réalité.

— Ok, finit par dire Élodie d’un air pas très rassuré. Si vous avez soif, faim… On a ce qu’il faut à l’intérieur ! On vous a donné les consignes ?

Meï hoche la tête. Je lui fais confiance, c’est le genre à relire vingt fois les instructions alors qu’elle les connaît par cœur dès la première lecture. Pour ma part, je préfère laisser une part à l’improvisation.

Élodie s’éloigne de quelques pas avant de se retourner et de demander :

— Y a longtemps que vous êtes Vigilantes au fait ?

La question doit la démanger depuis qu’elle nous a vues.

— C’est notre première fois, lui répond Meï d’un ton tranquille.

Élodie nous dévisage d’un ton aussi dépité que vaguement horrifié avant de filer à toutes jambes vers le God save the gouines.

On l’observe en silence avant que Meï, d’un ton affecté, me glisse :

— Très chère, je pense que nous venons de perdre notre première cliente avant même d’avoir commencé notre mission…

Je me retiens de glousser.

—  Ça veut dire qu’elle ne nous mettra pas 5 étoiles sur l’app Vigilantes.com ?

— J’en ai bien peur, réplique Meï, une pointe d’accent la trahissant sur ce dernier mot.

Elle a beau vivre en France depuis cinq ans, elle a toujours des difficultés avec la prononciation de certains mots, ce qui a le don de me faire fondre.

Elle hausse un sourcil.

— Je ne comprends pas pourtant… Avec notre 1m65…

— Parle pour toi. J’ai 1m67, Madame !

Et 75 kilos, j’ajoute en silence.

— Avec ou sans Doc Martens ? lâche Meï, affectant un sérieux devant lequel je ne tiens pas.

— T’es bête, je souffle avant de l’embrasser.

 

***

 

Le Soir – article du 20 mai 2025 – « Le commerce d’armes en chute libre »

« … doigt pointé vers les symbiotes, ces « gardiens de la paix » comme les appellent les Adoptant-e-s.

Sont-ils réellement responsables, cependant ? D’après le général Stark, délégué auprès de l’OTAN, il n’y a aucun doute à ce sujet.

‘Tous les tests le confirment – les symbiotes implantés dans un hôte et ayant atteint un état de Symbiose avec ce dernier peuvent non seulement détecter les intentions d’un adversaire, mais aussi les retourner contre lui en cas d’usage de la force. C’est tout bonnement extraordinaire.’

Des capacités qui ont donné un avantage aussi inattendu que décisif à leurs hôtes, comme en témoigne l’émergence du mouvement des Vigilantes, particulièrement actif dans les communautés LGBT et autres minorités… »

 

***

 

Les heures défilent, la nuit rafraîchit de plus en plus, j’en frissonne dans mon anorak alors que Meï se dévoue pour nous ravitailler en café et sandwiches. À chaque fois qu’elle s’éloigne, je la suis du regard, anxieuse. Les ondes bleu pâle qui m’entourent lors de ces moments soulagent un peu mais pas totalement. La boule qui m’obstrue la gorge grossit un peu plus à chaque minute, chaque son de pas, chaque éclat de rire. C’est bête, car rien ne dit que quelque chose va arriver. Mais on n’en est pas certaines. On ne peut pas l’être. Et si ça arrive… Il faudra qu’on agisse. Qu’on se fasse confiance. Une confiance qui s’érode depuis que nous sommes là. Du moins chez moi. Je ne sais pas si c’est le stress d’une première mission ou l’expression dépitée d’Élodie, mais les doutes ne cessent de m’assaillir depuis.

Et si nous ne réussissions pas ? Si, en dépit de tout ce que je peux éprouver vis-à-vis de mon Adopté-e, ce n’était pas assez ? Pas suffisant ? J’essaie de me rassurer en me souvenant des statistiques, des chiffres démontrant, graphiques et courbes de couleur à la clef, les success stories de la Symbiose. Mais là, dans cette nuit d’automne parisienne, tout ça me semble soudain insignifiant.

Meï ne dit rien. Elle se contente d’être là – dégustant sa tasse à petites gorgées, balayant d’un regard inquisiteur les environs, donnant le change. Elle a gardé les habitudes, les gestes qui sauvent, même si elle a quitté la Chine depuis des années. On n’oublie pas aussi facilement ses réflexes de survie. Paradoxalement, ça me rassure de la savoir autant sur le qui-vive que moi.

4 heures du mat’. La fatigue pèse lourd. Je ne réprime plus mes bâillements. Meï non plus. Je combats de plus en plus la tentation d’enfouir mon visage dans le creux de son cou, comme quand nous sommes toutes deux affalées sur le canap’ le soir. Je suis lasse, sur les nerfs, j’ai froid et je…

Tout arrive très vite. Comme d’habitude.

On n’est jamais préparé au déchaînement de violence quand celle-ci survient.

Pétarades de moteur. Phares de scooter déchirant la nuit. Paroles, que j’ai entendues dix, vingt, cent fois.

Les cibles sont prises par surprise. Leurs regards, encore légèrement ivres sous l’influence de l’alcool, de la soirée qu’elles viennent de passer, voire les deux, dégrisent à vitesse de la lumière. Elles prennent une expression que je ne connais que trop bien : défiance mêlée de peur, angoisse qu’on ne veut pas montrer.

Plus de temps pour les doutes.

Meï et moi fonçons, main dans la main.

Les agresseurs ont bien choisi leur coin : à un jet de pierre de l’entrée de la boîte, un endroit tapi dans l’ombre.

Les échos qui s’échappent du God save the Gouines sont suffisamment forts pour couvrir cris et appels.

L’un des attaquants lève déjà le poing, agrippant son bâton.

— Arrête ! lance Meï.

Nous faisons irruption dans le demi-cercle des scooters. Pile entre bourreaux et leurs proies. Ils sont pris au dépourvu, mais se ressaisissent très vite.

Nous ne sommes que des femmes, après tout.

— Toi aussi, tu veux une bonne baston, chérie ?

— Ou tu veux qu’on te l’enfonce ailleurs ?

— T’as vu sa gueule ? Fourre ça dans un sac avant !

Je tremble.

Tout le contraire de ce qu’on nous a appris lors de notre formation.

Rester calme.

Fixer l’adversaire dans les yeux.

Se souvenir qu’on a une personne en face de soi.

Essayer de la raisonner.

En aucun cas, ne ressentir de la haine.

C’est le plus difficile. La partie qui m’a toujours terrorisée.

— Je vous conseille d’arrêter et de vous éloigner, lâche Meï d’une voix ferme. Vous n’avez rien à faire ici.

Une bouffée de fierté m’envahit. Elle semble tellement forte. Je voudrais tant me montrer aussi déterminée, aussi confiante qu’elle en ce moment.

Face à elle, rires et insultes jaillissent.

Je serre les poings.

Pas de haine.

Pas de violence.

Cela risquerait de rompre le contact avec mon Adopté-e.

Je sais, je sais, et pourtant… Comment ne pas éprouver de haine face à ça ? Comment ne pas ressentir de colère quand je songe aux victimes, visages tuméfiés, corps brisés, celleux qui n’ont pas eu la chance d’avoir des Vigilantes se dresser entre eux et leurs attaquant-e-s ? Celleux qui ont payé le prix de la bêtise crasse, de l’ignorance, de la haine aveugle ?

Inspirer.

Expirer.

Meï parlemente toujours, mais je sais que c’est peine perdue.

Ils sont comme des chiens auxquels on vient de retirer un os.

Ils ne lâcheront rien.

Le poing s’élève à nouveau.

La peur me paralyse.

Terrifiée, je suis terrifiée.

Je voudrais avoir une arme entre les mains, n’importe quoi pour me défendre et…

Pas de haine !

Trop tard.

Je me sens sombrer.

Les vibrations affolées de mon Adopté-e me secouent toute entière.

Un sanglot se fraye un chemin hors de ma gorge.

Je ne vais pas y arriver, je vais échouer, je vais perdre Meï, perdre…

— Salope, tu vas voir ce…

Une main se pose sur mon menton.

Me force à tourner le visage.

— Que…

Je n’ai pas le temps d’en dire plus.

Meï m’embrasse.

Bouche contre bouche, lèvres contre lèvres.

Un baiser avide, vorace.

Un baiser qui me remue les tripes, qui me remet le cœur à l’endroit.

Un baiser qui veut dire Tu n’es pas seule, je suis là, nous sommes ensemble, ensemble, ensemble…

Des plaines étouffées nous parviennent alors que l’étreinte touche naturellement à sa fin.

De l’autre côté de la rue, nos attaquants nous dévisagent, complètement chamboulés.

Ils sont plaqués contre la façade de l’immeuble, tels des insectes épinglés à un panneau de liège. Invisibles à leurs regards (mais pas aux nôtres), des ondes féroces, mêlant rouge soutenu et noir d’encre, les maintiennent prisonniers. Je contemple, bouche bée, la preuve éclatante de notre Symbiose.

« Pas de violence. Pas de haine. Car celui qui la ressent la subit en retour. »

Les Vigilants avaient raison.

Nos Adopté-e-s continuent à émettre pulsation sur pulsation alors que Meï et moi nous contemplons, la surprise disparaissant au profit de la joie.

— Libérez-nous, bande de…

La suite n’est plus qu’un long « mmmm » enragé. Je m’en tape, à vrai dire.

Nous avons réussi.

Nos mains se cherchent. Se trouvent.

Nos lèvres aussi.

Scellant d’un baiser la Symbiose qui nous unit tous les quatre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nouvelle #4 : Entre les murs

Êtes-vous prêt-e-s pour un peu d’adrénaline ?

C’est parti pour une nouvelle très punchy – Entre les Murs, d’Elena !


ENTRE LES MURS

 

ELENA

 

— Dan ?

La voix basse – presque un murmure – résonne soudain dans mon oreillette. Je me redresse en balançant mon bouquin sur le lit, alarmé : déjà parce que S n’est pas le genre à chuchoter, et ensuite parce qu’il est censé être gardé par Ash pendant la rencontre avec le gang. Mon flingue est calé dans mon dos alors que je saute sur mes pieds, et je passe ma veste sans réfléchir.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— C’était une embuscade, il siffle. J’ai fait le ménage, et on est retranchés dans St-Argent, mais Ash a pris un sale coup à la tempe. Il est pas hyper bien, là, tout de suite.

Je jure entre mes dents et dévale l’escalier.

— Je suis là dans vingt minutes.

Je déboule au sous-sol et manque de rentrer dans la forme de colosse de Brian : il a encore un bandage à demi-fait sur l’avant-bras, où le couteau l’a entaillé il y a deux jours.

— Uz, ta moto, j’aboie à l’adresse de la tête qui sort de la salle de muscu. Et toi, Doc, j’ai besoin que tu me suives avec le van. S est à St-Argent. Embuscade, plus ou moins sous contrôle. Grouillez !

Uz cille une fois, disparaît en boitant, et revient une seconde plus tard en me lançant le trousseau. Je remonte comme une tornade, sors de la planque pour enfourcher le bolide et démarre sur les chapeaux de roues. Merde ! Je le sentais pas, ce rendez-vous avec le gang des Brumes – déjà qu’ils sont décimés, d’un coup ils auraient le fric de se payer les armes modifiées crées par S ?

Je double une bagnole en prenant mon virage à une telle vitesse que le conducteur me klaxonne à la gueule – une rareté, vu qu’on conduit tous comme des tarés dans la Basse-ville. Je coupe droit par l’hosto et plusieurs territoires de gangs. Pas le temps de faire du slalom diplomatique entre les divisons de la ville.

J’entends au moins une balle qui siffle, des hurlements furieux ; les tags de territoire défilent entre les trottoirs et les avenues de goudron défoncées, et enfin, la forme imposante des pierres de St‑Argent se dessine. La seule église du bled, à demi en ruine, depuis longtemps devenue un mélange de squat à camés et de planque pour les fugitifs. Les vitraux ont fini arrachés et vendus y a un bail : plus que des planches larges aux fenêtres et des murs épais. Le bâtiment est bâti comme une putain de forteresse, écrasante et solide malgré la porte enfoncée.

Rien de bien nouveau sous la nuit qui tombe.

Mais la rencontre avait lieu sur la petite place devant l’église.

Je coupe le contact et file vers l’édifice, à couvert des arbres rachitiques. Accroupi, je frôle le flingue dans mon dos, puis me ravise. Je me rabats sur les mitaines renforcées dans la poche de mon blouson : même avec un pistolet modifié crée sur mesure par S, je tire comme un pied.

— Je suis là, je souffle. Situation ?

— Je suis retranché juste derrière la porte. Ash couvre l’arrière. On les a tous eu, mais s’il ont prévenus des renforts…

Je montre les dents dans l’obscurité.

— Ok. Reste en alerte.

Je me glisse depuis l’obscurité plus profonde de la canopée vers l’arrière du bâtiment et l’ombre projetée par l’église : mes fringues noires me rendent presque invisible, mais sous la lune, mes cheveux vont s’éclairer comme un putain de phare. Je m’accroupis contre la pierre aux arêtes acérées pour jeter un coup d’œil vers le mur nord. C’est la que je me mettrais pour prendre à revers un type tapi à l’intérieur, peut-être avec des flashbangs ou des grenades histoire de les descendre à la sortie. Mais rien ne bouge. Juste l’ombre du feuillage qui ondule sur les pierres grises.

Il y a bien un pied qui pend sur le rebord écroulé, mais vu la large tâche rouge éclairée par la lune, Ash lui a régulé son compte bien avant que je ramène ma pomme.

— Point nord, RAS je siffle à mi-voix.

Je trouve le dernier gus ramassé derrière leur van. La balle l’a cueilli en pleine tempe en même temps que la volée d’éclats de fer et de verre. Son visage réduit en charpie est couvert de sang au point de masquer ses traits.

Je jette un coup d’œil amusé vers l’église.

Dommage que les Brumes aient oublié qu’ils n’ont pas emmerdé n’importe qui. Enfin, S ne s’est pas présenté comme tel, bien sûr – son alias pour ce genre de situation, c’est « le revendeur de l’armurier de génie qui fait les flingues. » Mais quand même, quand on connaît le genre de balles que fabrique S… Faut être con pour faire chier un de ses « soi-disant » gars.

Je remballe le couteau que j’avais dégainé dans le fourreau sur mon dos, et file à pas de loup vers St-Argent.

**

— S ?

Je me redresse contre le mur avec une grimace, resserre ma prise sur le briquet, pouce prêt sur la molette : la ligne de poudre s’étend en travers de l’entrée. Pas suffisamment pour tuer, mais assez pour provoquer une explosion et une flamme qui vire vaguement verte à cause de l’accélérant que je mélange à la poudre de mes balles. De quoi faire bondir un gus deux secondes, le temps que je l’aligne en beauté. Je resserre ma prise sur la crosse : la voix m’a tiré un soupir de soulagement, mais je suis pas complètement con, non plus.

— Dan, je jette. La vie est belle ?

— L’éclate. Un vrai cimetière.

De l’autre côté de la moitié de salle encore debout, le cuir clair de la veste d’Ash jette un reflet  brun quand il s’avance en sortant de l’ombre, flingue enfin abaissé. Les mots de passe étaient bons, donc personne n’a d’arme sur la tempe, ni d’un côté de la porte, ni de l’autre : n’empêche qu’Ash se glisse à côté de moi, dans l’ombre d’un des piliers face à l’entrée.

— Entre. Fais gaffe au fil devant la porte.

Le canon épais du Crossfire précède Dan dans l’église : il passe le filin tranchant suspendu aux vieux gonds – notre première ligne de défense, le bracelet extensible d’Ash est décidément utile – d’un mouvement fluide. Les bottes paramilitaires se posent presque sans un son dans la poussière alors que Dan balaye l’intérieur sombre du regard. Je vois ses yeux pâles s’étrécir en passant devant la cachette d’Ash, puis se poser dans mon recoin : en deux bonds, il s’accroupit près de moi. Je vois son regard passer sur mon fauteuil renversé, la traînée dans la poussière jusqu’ici, et son visage fin se tord de rage.

— Tu es blessé ?

— Des sales bleus et des éraflures. Une balle dans le gilet en plein dans entre les omoplates. Les jambes… J’en sais rien. Ash a palpé, il dit qu’aucun os n’avait l’air déplacé.

— D’accord. Brian est derrière moi. (Il tape brièvement son oreillette.) Doc, t’es où ? Cinq minutes, ok. On est clair de notre côté. Pas d’urgence.

Il lance un regard interrogateur à Ash en le disant, mais mon second garde du corps fait un signe négatif – sans oser secouer la tête, sans doute à cause de l’œuf sauvage qui lui a poussé sur le front, cisaillé par une plaie couverte de sang séché. Il échange un rapide coup d’œil avec Dan, et s’assoit contre le pilier avec une grimace de douleur, pressant lentement son crâne contre le granit.

— T’endors pas.

On l’a dit à la même seconde, et Ash nous présente son majeur avant de récupérer son paquet et de s’en allumer une. La fumée violette de la clope modifiée – juste un synthétisé de nicotine – s’élève joyeusement vers le trou dans le toit. Je soupire en retenant une grimace de mon propre cru : faut bien le dire, j’ai plus l’habitude que Dan et Ash s’en prennent plein la gueule. La plupart du temps, personne n’a jamais l’occasion de me m’approcher, et encore moins me mettre en feu croisé. D’ailleurs, les deux premières balles se sont écrasées dans le gilet d’Ash à défaut de ma tête.

Les connards de Brumes.

Je le sentais pas, c’est bien pour ça que j’ai chopé deux gilets au marché noir en les payant la peau du cul. Mais je m’attendais pas à qu’ils foutent le deal en l’air à ce point. Je sais pas où crèche le reste du gang, mais je le saurai d’ici à la fin de la semaine.

Les doigts froids de Dan effleurent la ligne de ma mâchoire.

— Hey, ça va ?

— Je vais les massacrer, je crache. Tous jusqu’au dernier.

Dans l’ombre, je devine plus que je ne vois son sourire, ses cheveux blond doré rendus presque blancs sous la lune.

— J’ai vu que tu t’en étais déjà donné pas mal à cœur joie, il murmure.

Son ton est calme, même vaguement amusé, mais ses doigts frôlent mon bras en sang, là où je me suis ramassé quand mon fauteuil a basculé. Et ses yeux d’habitude si clairs sont presque noirs de colère, l’iris réduit à une ligne fine dans la pénombre. Je lui serre brièvement les doigts, puis jette un coup d’œil aux deux mecs descendus étalés sur le parvis en haussant les épaules.

— Ils se sont cassé la gueule pile devant mon flingue. J’ai à peine eu à viser.

— Je parlais de celui dehors, en fait. (Je fronce les sourcils.) Avec le visage réduit à une pulpe sanglante ?

— Oh, lui. En pleine tête. Ça lui apprendra à ricaner face au mec en fauteuil.

La tension dans les épaules de Dan retombe enfin, et il éclate de rire.

 

**

 

Les roues larges sur la rocaille du bout de forêt autour de St-Argent annoncent le van, et je me lève en faisant signe à Ash : il écrase son mégot et se relève – trop lent, et ses premiers pas sont hésitants – pour venir se camper devant S.

Le vent glacial me frappe en pleine face quand je quitte les murs de l’église. Elle porte bien son nom, la nuit, d’ailleurs : la lune illumine l’intérieur du bâtiment de reflets blancs depuis le trou dans le toit, et la poussière en suspension tournoie doucement dans la lumière aux nuances bleutées. À côté de ça, la luminosité est bien assez puissante pour distinguer la forme noire du van qui se gare en dérapage furieux à quelques mètres. La crinière brune, blanche et rouge du Doc est à peu près aussi impossible à rater que la bagnole, et je me détends. Il attrape son sac à dos et se rue vers moi pendant qu’Uz fait sortir la rampe à l’arrière avec un claquement sec qui résonne dans le silence.

Trois minutes plus tard, le Doc revient avec S en prise de pompier d’un côté, le fauteuil de l’autre.  Il m’envoie Ash quasiment sur les bras avec un coup d’œil assorti d’un haussement d’un sourcil qui veut dire « Fais gaffe à ce qu’il se vautre pas ». Je grimace en traînant le mec qui me rend bien sept kilos et une demi-tête – c’est  pas dur – et Uz remballe la rampe pour démarrer sur les chapeaux de roue dès qu’on est tous là.

Sans surprise, S et Ash finissent à l’infirmerie sous la garde de Brian.

Je tourne un peu au sous-sol avant de me résoudre à regagner l’étage. J’ai pas vraiment eu le temps de paniquer entre le coup de fil, ma chevauchée de taré dans la ville, et mon arrivée sauvage dans l’église, mais… merde. Ce n’est pas passé loin. Je veux dire, fauteuil ou non, c’est pas comme si S ne savait pas se défendre – preuve à l’appui à St-Argent ce soir.

N’empêche qu’il a pris une balle, et c’est rare qu’on porte des gilets : dans les bas-quartiers, c’est comme un néon qui hurle « On est pas sûrs de nous » et couplé au fauteuil ? La plupart du temps, ça risque de lancer les hostilités plus qu’autre chose.

Surtout quand on considère à quel point les armes modifiées de S sont connues – et disputées – dans la Basse-ville. On a du fric, et même si S ne se montre jamais en tant que tel, l’idée que « le revendeur en fauteuil » a accès à des flingues avec des balles capables d’un massacre dans un rayon de trois mètres à la ronde… ça hérisse pas mal de gus de se dire qu’ils doivent payer l’infirme une putain de blinde pour avoir leurs armes. Et sans moufter, s’il vous plaît.

J’aurais pas dû le laisser y aller, même s’il me casserait la gueule s’il m’entendait le dire. Même si le con est tellement borné que quand il a décidé d’aller quelque part, c’est comme parler à un sourd.  Je grogne et balance ma veste au jugé, dépose le Crossfire et son acier noir, mat et presque sans reflets, sur ma table de nuit. Je retrace le S gravé sur la crosse.

C’est même pas qu’il est allé se foutre dans le merdier.

Je le respecte pour ça, pour son refus épidermique de rester à l’écart. Son arrogance, la façon dont il se tient toujours droit dans son fauteuil. Dont il ne cille jamais à devoir lever la tête pour regarder quelqu’un dans les yeux. J’adore sa foutue fierté. Y a des tonnes de gars bourrés d’égo dans la Basse-ville, gangs oblige. Mais lui ? Il mérite son putain d’orgueil comme peu ici.

Mais bordel, le fait qu’il se soit pris une putain de balle me donne envie d’arracher la tête de quelqu’un.

Je passe une main rageuse dans mes cheveux : loin d’être retombée maintenant que j’ai trouvé et ramené S à la planque, la tension continue à me nouer les épaules. Je serre et desserre les poings, tâchant de me calmer. C’est à peu près aussi efficace que de me répéter que tourner en rond devant l’infirmerie comme un lion en cage ne sert à rien.

S ne sera pas le seul à aller trouver les Brumes : ils vont regretter d’avoir touché à mon mec.

Et je sais même exactement auprès de qui me rencarder. Y a des anciens du gang qui ont eu la jugeote de se tirer avant que ça explose : Josh sera ravi de les balancer sous le bus, sans parler de Balthazar. J’ai  pas des masses de potes, mais faut pas m’emmerder. Moi, ou mon gang, sans parler de mon boss. J’adresse un rictus sauvage à ma chambre.

Je me laisse tomber sur mon pieu avec un soupir : je filerais bien tout droit choper mon contact, mais j’aimerais au moins être sûr que tout est réglo pour mon mec, ou Ash et sa concussion. Je m’allume une clope pour me calmer un peu les nerfs, mais y a rien à faire. Si je reste là à attendre, je vais virer chèvre.

Je bondis sur mes pieds quand un crissement familier s’élève dans le couloir : deux coups à la porte, et à ma grande surprise, S s’encadre dans le chambranle. Le fauteuil a pas l’air trop mal en point, juste le recouvrement d’un accoudoir éraflé. Son utilisateur, par contre… Une marque rouge et enflée, qui n’était pas là il y a une heure, apparaît sur sa pommette. Et son avant-bras droit salement écorché a fini sous des bandages légers. Je jette un œil à ses mains – y a rien qu’il ne hait plus que de ne plus pouvoir se déplacer comme il veut – mais apparemment ses mitaines ont protégé ses paumes du plus gros de l’impact.

— Je peux entrer ?

— Ouais, vas-y.

Il roule dans ma piaule avec des mouvements lents et raides, bien loin de sa fluidité habituelle : en général il manie cet engin comme une bécane, chaque mouvement puissant mais économe. Pas maintenant. Son dos reste raide comme un piquet, et alors qu’il s’approche, je note ses traits tirés, la fine pellicule de sueur qui couvre son cou. Merde. J’aurais dû le voir venir, après la chute, le fait qu’il se soit traîné sur cent mètres, la balle dans le dos.

Il fait une crise.

**

Je lui adresse un sourire las en me garant à côté du pieu, bloque mes freins d’un coup sec. Ma main glissante de sueur manque de déraper sur la planche de transfert. Trop bien polie, sans antidérapant. Et putain, ma colonne me tue.

— Massage ?

Je vire mes bottes déjà délacées en calant le bord de la semelle contre le montant du lit et tirant mes jambes à moi de quelques centimètres. Si Dan voit mon horrible grimace au moment où la crampe me mord le haut des lombaires, il ne commente pas, et je m’allonge avec un gémissement de soulagement sourd quand mon corps touche le matelas.

— S ?

Ah, ouais. Y avait une question.

— Non. J’ai un futur hématome énorme entre les omoplates. Fusil à pompe, et il était vraiment proche. Brian l’a assez glacé, tamponné et tripoté. J’aimerais juste… pieuter chez toi ?

Dan hausse un sourcil, mais va ouvrir la fenêtre avant de se laisser tomber à côté de moi, clope au bec. Je laisse filer un soupir en fermant les yeux. « Pieuter chez toi », ouais, c’est presque ça. La vérité, c’est que je me sens claqué. Tellement épuisé que je me suis dirigé vers sa chambre sans réfléchir : juste avoir sa présence à côté de moi, étalé sur son lit. Même l’odeur d’herbe et de musc piquant du tabac est devenu coutumier au fil du temps. Je peux presque sentir sa chaleur à moins d’un mètre.

Et ça fait du bien.

Je voulais vaguement lui demander de contacter Josh, de choper la localisation des Brumes… Je suis trop crevé. Le début de crise a commencé dans l’église, pendant que je me traînais sur le sol en  me tordant les vertèbres pour avancer plus vite. La pierre glaciale, l’immobilité en restant tapi dans mon coin, n’ont pas aidé.

Je tourne la tête vers lui, et croise les yeux bleus, si frappants dans son visage fin, son teint clair : je lève la main, sans réfléchir. Mes doigts effleurent sa joue.

Il ne recule pas mais fronce légèrement les sourcils.

— Ça va ?

Je me mets à rire : y a pas deux mecs que je pourrais toucher avec affection et récolter une question inquiète en réponse. Mes doigts reviennent dans mon giron, à regret. Je savais qu’il allait le prendre… pas mal, mais Dan n’aime pas le contact : il est à peine tactile, même dans ses bons jours. Comme une bulle ou une ligne d’espace vital bien plus large que la majorité des gens. C’est même pas de la peur ou du vrai dégoût, juste… qu’il n’aime pas ça. Je m’y suis fait. En fait, c’est devenu une des choses qui me font sourire, cette façon dont il se hérisse devant une accolade prolongée ou un bras autour des épaules, surtout sans prévenir. D’autant que Dan me tolère dans son espace, sur son pieu, et c’est plus que ce qu’il ferait pour personne.

— Ouais, ça va. Je suis fatigué. Désolé.

**

Je penche la tête.

Qu’il soit claqué, fatigué par la douleur et la colère, je veux bien. Je connais cette tête. Sauf qu’en général, lui en crise et épuisé, ça ne se traduit pas par son toucher. Pas que ça me gêne, je suis pas sauvage à ce point. Et S a toujours respecté ma réaction au contact : je n’aime pas qu’on m’approche, qu’on envahisse mon… ah, ça peut paraître idiot, mais… mon territoire, d’une certaine façon. Sans même parler de quelque chose de plus, comme le pouce de S qui vient de me frôler la joue. Il ne fait pas un mouvement pour s’approcher davantage, les yeux chaleureux, et craque même un léger sourire compréhensif.

Je souris en retour, même si ça me fait me sentir… étrange. Pas mal, pas vis-à-vis de S, juste toujours un peu bizarre.

Il y a toujours ce fond d’idée bien ancrée que l’affection devrait passer pour le toucher. Ce soir, il n’y a que de la fatigue sur ses traits tirés, mais parfois – après un combat, ou quand je m’entraîne sur le sac de sable de la salle de muscu – je peux voir l’envie dans ses yeux sombres, la façon dont son regard se pose sur moi juste un peu trop longtemps. Je sais reconnaître le désir, même si ça ne signifie rien pour moi. Et S n’a jamais insisté une fois que j’ai tracé ma ligne dans le sable.

Au final, c’est tellement rare qu’il m’approche de cette façon que je sens une touche d’inquiétude monter.

— S ?

— C’est rien.

Ses yeux noirs reflètent la lumière d’un néon vert en provenance d’une rue adjacente à la planque : son teint mat se pare de reflets maladifs. Il n’a jamais l’air très frais pendant une crise ; même maintenant, il a refermé les yeux, blême dans la semi-obscurité. Et soudain, je me demande s’il n’est pas venu s’écrouler dans ma piaule parce qu’il voulait du contact, justement.

J’hésite une seconde, puis lui glisse doucement les doigts dans les cheveux.

Je vois son corps se crisper, avant de littéralement s’enfoncer dans le matelas. Il n’émet pas une plainte – bâtard borné – mais les mèches brunes sont humides de sueur.

— Tu sais que tu peux me demander des trucs, je murmure pour ne pas déranger le silence lourd. On s’était mis d’accord, tu te souviens ? J’aime pas qu’on me touche, mais tu peux toujours poser la question.

Le soupir soulève sa poitrine sous le T-shirt noir et il presse sa tête sous ma paume comme un félin. C’est tout juste s’il ne ronronne pas, et je sens mes lèvres esquisser un sourire dans le noir. Sa peau est brûlante, réchauffée par la transpiration, mais la tension qui contracte son ventre et ses épaules quand il encaisse une crampe s’est un peu dissipée. Et il commence à somnoler doucement, aussi.

— T’as pris des médocs ?

— Hum ? (Ses yeux s’entrouvrent, et il m’adresse un demi-sourire.) Ah. Ouais. Deux cachetons. Au moins ça va m’assommer. Une moitié de la nuit, si j’ai du bol.

Il tend la main, tire un peu son oreiller sous sa nuque. Je retire doucement mes doigts, mais il les saisit soudain, avec une vivacité surprenante. Je me redresse sur un coude : son regard cherche mon visage quelques secondes, et son pouce retrace brièvement mon poignet. Je me fais l’effet d’un animal sauvage qui pourrait mordre, et je lui jette un coup d’œil mi-amusé, mi-impatient.

— Crache.

S lâche un son vaguement amusé, relève les yeux sur moi. Noirs, noirs, sous la lumière trop brusque des néons à l’extérieur.

— Embrasse-moi ?

Je tressaille, mais malgré la pointe de dégoût, le voir là – étalé sur mon lit, les yeux mi-clos –  m’inspire une bouffée de tendresse. Il ne pousse pas, ne cherche pas à me convaincre. Ni même à s’excuser. On se connaît trop bien pour ça, et je ne voudrais jamais le voir commencer à être autre chose que direct avec moi.

J’aime sa franchise ; et je la lui rends bien, plus souvent qu’à mon tour. Si je dis non, je sais qu’il n’insistera pas. Qu’il n’y aura pas de lézard, pas de rancune.

Sauf que je n’ai pas envie de l’envoyer bouler. Pas pour un geste qui me coûte aussi peu.

Je souris en repoussant les mèches collées par la sueur sur son front, et me penche. Ses lèvres sont humides sous les miennes : S a un goût de transpiration mêlé à celui, amer, de ses antalgiques, et du jus de kiwi qu’il avale en même temps que ses cachets. De si près, l’odeur de cuir et de poudre qui lui colle à la peau est familière, à tel point que je ne bronche pas quand sa main s’enfouit dans mes cheveux, me rend mon baiser avec douceur.

Et puis il s’écarte, se laisse à nouveau aller sur l’oreiller.

— Merci, il souffle.

Sa voix est légèrement rauque, et même si le fait d’embrasser me laisse toujours de marbre, je sens une touche de satisfaction à le voir détendu sur mon matelas. Dans ce contexte, c’est… pas déplaisant.

— De rien.

Sa respiration se fait posée, puis plus profonde. Assommé, en effet.

La moitié couette que je rabats sur lui ne le fait pas remuer d’un sourcil : je souris encore en saisissant le duvet posé sur la chaise à côté de mon lit, et me roule en boule à côté de la chaleur familière de S.

Nouvelle #3 : Dans mon coeur, la fête

Hello tout le monde ! J’espère que vous avez passé un très joyeux Noël ! On se retrouve aujourd’hui pour la troisième nouvelle de ce projet, intitulée – avec beaucoup d’à-propos ! – Dans mon coeur, la fête et elle est signée Charlotte. Vous pouvez retrouver son interview en cliquant directement sur son nom.

A tous & toutes, une très bonne lecture !


DANS MON COEUR, LA FÊTE

Charlotte

 

Allongé dans mon lit, les mains sous la tête, je rêvasse.

Des enceintes de mon ordinateur s’échappe la voix de Jeff Buckley sur So Real.

« Love, let me sleep tonight, on your couch »… La voix douce et charnelle du chanteur résonne doucement entre les quatre murs de ma chambre, et je laisse mes pensées divaguer au gré de la mélodie. A la fin du morceau, je daigne enfin tourner les yeux vers mon radio réveil. 18H30. Il serait peut-être temps que je bouge mes fesses et me prépare pour rejoindre la petite fête organisée par Anna. Elle m’a fait promettre d’arriver tôt pour l’aider dans les derniers préparatifs, mais la connaissant, je suis persuadé que tout est déjà installé au millimètre près. Elle veut juste m’avoir sous la main pour être sûre que je ne me débine pas au dernier moment.

Il faut dire que je suis un être solitaire. Je n’aime pas la foule, ni les gens en règle générale. Ça peut paraître prétentieux dit comme ça, mais je crois que c’est réciproque. Comme je ne suis pas très loquace, les autres me trouvent au mieux bizarre et au pire aussi inintéressant qu’une huître. C’est d’ailleurs franchement étrange que l’on soit resté amis avec Anna. On ne peut pas faire aussi différents que nous deux : elle, solaire, maniaque du contrôle et des milliers de followers sur les réseaux sociaux et moi, étudiant en art désordonné, mélancolique et asocial. Mais tous les deux on se comprend sans échanger un mot et sans se juger, on a le même sens de l’humour un peu grinçant. Elle me connaît tellement bien qu’elle a réussi à me piéger pour cette soirée avec une seule phrase. Elle m’avait énuméré la liste de ses invités et je l’avais fait rire en faisant une piètre imitation de chacun de ceux que je connaissais. Jusqu’à ce qu’elle prononce innocemment une toute petite phrase. « Ah, j’avais oublié ! Joachim passera sans doute nous faire un coucou ». Mon cœur avait manqué un battement « Ah bon ? Tu le connais si bien que ça ? ». Elle m’avait gratifié d’un sourire mystérieux. « Et ça t’étonne ? ».

La seule mention de ce nom, Joachim, me ferait faire n’importe quoi. Je décide d’ailleurs d’arrêter de tergiverser et de me mettre en route pour rejoindre Anna et sa soirée. Je prends mes clés, une casquette que je visse sur ma tête et mon polaroïd. Sur le chemin, rêvassant toujours, je me remémore la première fois où j’ai rencontré Joachim.

 

***

 

C’était à l’automne dernier. L’université avait organisé une soirée débat autour des différentes techniques artistiques, et Anna m’y avait traîné. « Ça te fera sortir un peu de ta grotte » avait-elle argué. « Et puis c’est ton domaine non ?  Tu apprendras peut-être quelque chose de plus intéressant que dans tes cours de gribouillage » avait-elle ajouté en me tirant la langue. Elle m’avait finalement planté dès le début de la première table ronde pour aller rejoindre Sébastien, son crush du moment. « Mais ne pars pas sans moi s’il te plaît, Hugo. Je ne veux pas rentrer toute seule » m’avait-elle lancé avant de s’éclipser. C’était toujours la même chose avec elle. J’étais persuadé qu’elle avait prévu son coup depuis longtemps, j’étais juste son alibi pour participer de manière naturelle à cette soirée (elle n’y serait jamais allée pour le plaisir) et croiser par hasard ce fameux Sébastien. Je m’étais vengé depuis en l’obligeant à poster des critiques dithyrambiques sur tous ses réseaux sociaux de mon expo à la bibliothèque universitaire.

J’avais poussé un soupir en la regardant minauder devant son bellâtre, puis m’étais assis devant l’une des scènes. Et comme l’avait prédit ma délicieuse amie lâcheuse, les débats s’étaient montrés vraiment intéressants. Je m’étais même surpris à prendre la parole à quelques reprises (ce qui est assez surprenant pour le souligner, d’habitude je me contente d’écouter sagement dans mon coin en gardant mes idées pour moi). Mais au bout d’un moment, sans nouvelles d’Anna, je m’étais levé pour aller la chercher. Et c’est à ce moment précis que Joachim était apparu sur scène. Les discussions sur le débat précédent allaient encore bon train dans la salle, et pourtant sa voix chaleureuse avait résonné clair et fort au-dessus de toutes les autres. Il avait déclamé quelques vers de William Blake, ceux parlant de grain de sable et d’éternité. Tout le monde s’était tu et avait tourné les yeux vers lui. Je n’avais jamais vu quelqu’un d’aussi charismatique et pourtant il ne payait vraiment pas de mine : mince, taille moyenne, épaules un peu trop carrées serrées dans un t-shirt blanc, blue jean délavé, il serait passé totalement inaperçu au milieu d’une foule. Mais là, seul sur scène, il dégageait quelque chose de très physique, comme si tout l’espace entre lui et le public avait été réduit au minimum et que l’on pouvait frôler sa tignasse mordorée enserrée dans un rapide chignon rien qu’en tendant le bras. J’avais eu immédiatement envie de faire son portrait, dans un mélange de photographie, peintures et collages.

Je me trouvais dans cet état de saisissement, bouche bée, pas tout à fait debout, la main accrochée à l’accoudoir de mon siège, lorsqu’il s’était tu. Il avait scruté la salle avec   attention puis ajouté d’une voix douce et mesurée « Maintenant que j’ai toute votre attention… ». Et là, ce fut comme s’il me murmurait à l’oreille, son souffle glissant sur ma nuque « Et maintenant que j’ai toute ton attention ». J’étais retombé maladroitement sur mon siège, manquant de bousculer ma voisine de gauche qui m’avait adressé un regard réprobateur.

Joachim était tellement à l’aise sur scène et arrivait à captiver son public de façon si nonchalante que j’avais d’abord cru, à tort, qu’il était étudiant en art dramatique. Mais c’était finalement la littérature qui l’intéressait, et plus particulièrement les écrivains engagés. J’avais littéralement absorbé chacune de ses paroles pendant près d’une demi-heure. Sa vision du monde et du rôle des artistes, quel que soit leur moyen d’expression, a résonné fortement en moi. Et sa voix – cette voix qui m’avait suspendu dans mon élan – sa voix avait déclenché des sensations nouvelles, dont je n’avais pas entièrement pris la mesure à ce moment-là : des picotements dans la nuque, une boule de chaleur au creux de ma poitrine, à la fois grisante et oppressante, et une envie irrésistible d’aller lui parler, immédiatement après la fin du débat, et ce malgré mon manque de sociabilité.

D’habitude, je me sens souvent en décalage par rapport aux autres, comme si je n’étais pas tout à fait à ma place. Et mes quelques aventures amoureuses ont souvent été des flirts sans lendemain. Je n’ai jamais mis toutes mes tripes dans une histoire, je n’ai jamais été dévasté lorsque l’une d’entre elles se terminait. Anna, qui est friande de potins, me demandait sans cesse de tout lui raconter (elle ne se gênait pas pour me raconter ses expériences intimes dans les moindre détails). Et moi je répondais inlassablement « C’était sympa, mais pas passionnant ». « Tu es trop compliqué aussi, si tu continues comme ça, tu ne trouveras jamais personne » m’avait-elle lancé un jour. Je l’avais boudée quelques temps, puis je m’étais résigné : trouver quelqu’un n’était pas vraiment ma priorité, et je me sentais toujours plus épanoui au milieu de mon matériel de peinture qu’au bras de n’importe quel garçon, aussi beau soit-il.

Mais ça, c’était avant de rencontrer Joachim. Ce soir-là, à la fin des tables rondes et encouragé par la chaleur grisante qui était niché dans ma poitrine, je m’étais précipité vers lui, manquant de renverser le verre de champagne que j’avais attrapé au passage sur l’une des tables du buffet. Par chance, il venait de prendre congé de l’un de ses camarades, et je m’étais donc retrouvé face à face avec lui. Et là, toute l’assurance engrangée durant les minutes précédentes s’était complètement envolée. Je l’avais dévisagé sans vergogne pendant plusieurs secondes avant qu’il ne me lance un « bonsoir ? » mélodieux et engageant.

« Euh… Oui ! Pardon ! Bonsoir ! Joachim c’est bien ça ? Je voulais juste te dire que j’ai trouvé tes interventions très inspirantes. Et ton entrée en scène, whoua ! J’ai été estomaqué ! »

« J’ai cru voir ça » m’a-t-il simplement lancé avec un sourire malicieux.

Super… Je ne savais plus où me mettre. Il avait sans doute dû me voir langue pendante et regard globuleux au début de sa prise de parole.

Je commençais à me sentir rougir lorsqu’il avait ajouté : « Ton visage m’est familier… On s’est déjà rencontré quelque part ? C’est quoi ton nom déjà ? »

« Oh ! Pardon encore ! Moi c’est Egon… Enfin non, c’est Hugo dans la vraie vie. Egon, c’est mon pseudo, quand je peins »

Son regard s’éclaira « Oh mais oui ! Hugo D. ! J’ai vu ta photo sur les flyers de la bibliothèque. Tu y exposes quelques-unes de tes œuvres non ? Je les ai pas encore vues, mais on m’a dit beaucoup de choses positives sur ton travail ».

Mince ! Il me connaissait ! Et disait que d’autres me connaissaient aussi, à travers mes tableaux ! La boule de chaleur de ma poitrine s’était répandue dans le reste de mon corps. La scène était devenue presque irréelle, j’avais eu la nette impression de ne plus avoir les pieds sur terre, de flotter. C’était une sensation que je n’avais encore jamais éprouvé : le plaisir intense d’être là, avec lui, mais en même temps la crainte excessive que tout s’arrête. J’avais préféré rompre moi-même le charme en reprenant la parole, avant que quelqu’un d’autre coupe cet instant qui m’avait paru durer mille ans.

« N’hésite pas à aller y faire un tour, j’aimerai beaucoup avoir ton avis. Et puis si ça te plaît, j’aimerai beaucoup faire ton portrait. Comme je te l’ai dit, tu es très inspirant ».

N’en revenant pas de ma propre audace, je lui avais tendu une carte de visite qui traînait dans la poche arrière de mon jean. Il l’avait saisie sans cesser de me dévisager. Derrière ses larges lunettes, ses yeux amande avaient paru scruter mon âme et y voir clair dans mon petit jeu… Même si je ne savais pas moi-même à quel jeu je jouais.

« Je n’y manquerai pas, Hugo » avait-il réussi à me répondre avant qu’une fille, dont je n’avais pu apercevoir que l’épaisse chevelure blonde, se glisse entre nous deux. « Ah te voilà enfin Joachim ! Il faut absolument que tu parles au professeur K. Il a adoré ta présentation. Il voudrait que tu animes un de ses cours ».

Apparemment, je n’étais pas le seul à admirer Joachim. Il m’avait adressé un sourire contrit et salué rapidement de la main qui tenait encore ma carte de visite avant de s’élancer sur les pas de la fille.

J’étais resté un petit moment le regard perdu dans le vague, ma coupe de champagne toujours pleine à la main, ne sachant pas trop si je venais de me couvrir de ridicule. Et puis Anna était apparue dans mon champ de vision, avec ses yeux de Chat Potté cherchant du réconfort : apparemment, ça ne s’était pas bien passé avec Sébastien. Nous étions rentrés bras dessus bras dessous, elle pleurant faiblement sur mon épaule jusqu’à ce que je lui avoue que la soirée avait pris une tournure inattendue pour moi. D’un geste énergique, elle avait essuyé ses larmes et m’avait demandé de tout lui raconter.

 

***

 

Le temps de refaire cette fameuse soirée dans ma tête, je suis arrivé chez Anna.

Elle m’attend patiemment sur les marches de son perron.

« Te voilà enfin Hugo ! J’ai cru que tu ne te déciderais jamais à venir » me balance-t-elle en guise de bonjour.

Je réplique aussitôt : « Appelle-moi Egon s’il te plaît. Et tu sais bien que les artistes n’ont pas la même conception du temps que le commun des mortels ».

Elle lève les yeux au ciel avant de me serrer dans ses bras « Très bien Monsieur Egon à l’ego surdimensionné ».

Nous rentrons rapidement à l’intérieur pour terminer l’installation de la fête, mais comme je l’avais déjà deviné, Anna s’ était très bien débrouillée seule. Il reste juste quelques petites choses à manger à sortir du four et une nappe à réajuster. Si elle attache autant d’importance à ses petites fêtes et à sa popularité sur les réseaux sociaux, c’est qu’elle espère un jour ouvrir sa propre agence spécialisée dans l’évènementiel, et je sais qu’elle sera la meilleure dans son domaine.

On se raconte nos journées respectives, on se donne les derniers potins universitaires et, au moment où j’aperçois les premiers invités par la fenêtre, je lui demande dans un soupir : « Tu crois qu’il viendra ? ». Elle m’adresse seulement un regard plein de certitudes et d’encouragements avant d’aller ouvrir aux nouveaux arrivants.

Moi qui avais été surpris par mon audace lors de cette soirée d’automne, j’étais très vite retourné dans ma coquille. Et pourtant, j’avais revu Joachim depuis. C’était même lui qui m’avait contacté, un peu avant les fêtes de fin d’année. Il avait vu mes tableaux et voulait en discuter. J’avais été saisi d’une certaine appréhension mais j’avais fébrilement accepté. On s’était donné rdv à la bibliothèque, et il avait commenté de manière franche mon travail. « Ta technique est très intéressante, mais tes thématiques sont un peu fades. C’est comme si tu tournais autour du pot, sans aller à l’essentiel. Tu as pourtant beaucoup de sensibilité, ça se voit. Maintenant, il faut oser ! ». Cette discussion m’avait bouleversé, c’était comme s’il me connaissait depuis toujours. À cette occasion, il m’avait d’ailleurs reparlé de la proposition  que je lui avait faite, concernant son portrait. « Je suis d’accord pour te servir de modèle, si ça peut t ‘aider à progresser ». Bien entendu, j’avais sauté sur l’occasion. On se voyait donc régulièrement depuis quelques mois, pour des séances de croquis et de photo, dans un atelier que je partage avec d’autres artistes. J’aurai pu terminer depuis longtemps ce portrait, mais j’étais devenu accro à ces séances. D’abord parce que je pouvais observer à loisir celui qui hantait mes pensées, et graver chaque détail de sa personne dans mes rétines, mais aussi parce qu’on se lançait dans des discussions qui me stimulaient énormément.

Un jour où Anna avait assisté à l’une de nos séances, elle m’avait dit, sur un ton un peu agacé : « Je ne vois pas ce que tu attends pour te lancer. Ça crève les yeux que tu es fou amoureux. Et je peux te dire qu’il en pince pour toi aussi ! ». J’avais grommelé qu’elle n’en savait rien, qu’elle ne le connaissait même pas. « Tu es tellement absorbé par ta peinture et tes pinceaux que tu ne vois même pas la façon dont il te regarde, et tous les petits gestes tendres qu’il a envers toi ».

En vérité,  je n’agissais pas car j’avais peur. Peur que cette potentielle relation passe de l’ordre du possible à l’irréalisable. Peur de mettre un terme à ces petits moments hors du temps qui me rendent si plein d’espoir. Peur que Joachim disparaisse aussi subitement de ma vie qu’il n’y était apparu.

 

***

 

La soirée bat son plein, mais je n’arrive à me mêler à aucun des groupes qui se sont formés. Je ne pense qu’à Joachim, et il n‘est toujours pas arrivé…

Je décide de m’exiler dans le jardin, sur un petit banc en fer, sous le chêne. Avec Anna, on a passé des heures sur ce banc à refaire le monde et à imaginer nos vies futures. À cet instant, j’ai du mal à imaginer ma vie sans la présence de Joachim, sans ses éclats de rire, sans ses discours passionnés sur les écrivains du XIXe, sans sa voix tout simplement. J’allume une cigarette pour me détendre, et alors que j’expire la première bouffée de fumée, Joachim apparaît par la porte-fenêtre du salon. Surpris et paniqué, je tente maladroitement de me débarrasser du mégot, mais il m’a vu et s’avance en riant. « Pas besoin de la jeter, je ne suis pas ta mère. » Je ris aussi. « Je sais, mais les vieilles habitudes sont tenaces ».

« Désolé pour le retard. J’ai été un peu accaparé par ton amie, Anna. Elle a voulu me faire visiter toute la maison »

« Ah oui, elle est un peu excessive. Je pense surtout qu’elle voulait que tu remarques à quel point tout a été si bien organisé ».

« En tout cas, c’est chouette de sa part de m’avoir invité. Ça me fait plaisir de te voir en dehors de l’atelier ». Il s’assoit à côté de moi. Nos genoux se touchent. Je ne bouge plus d’un pouce et je bafouille : « Je… Moi aussi… je suis content que tu aies pu venir ».

Un silence un peu gêné s’installe entre nous, c’est la première fois qu’on se retrouve vraiment seul à seul, sans le biais du portrait. Mais très vite, l’aisance de Joachim reprend le dessus. Il me dit qu’il est allé voir le film que je lui avais conseillé, et qu’il avait adoré l’ambiance, même si l’acteur principal était très mauvais. Je me détends peu à peu, et on commence à parler de tout et de rien, de la fac, des profs, du dernier auteur à la mode que l’on déteste tous les deux, de nos projets pour l’été. J’ai tout le temps de m’adonner à mon loisir préféré : le détailler de la tête aux pieds. Ses fossettes qui s’animent lorsqu’il parle, ses yeux qui pétillent à l’évocation de son auteur préféré, sa main qui s’agite pour défendre une cause qui lui tient à cœur, puis qui retombe, dangereusement proche de mon genou. Je résiste à la tentation de passer ma main dans ses boucles mordorées qui accrochent merveilleusement bien les lumières dansantes du jardin. Je me sens bien, léger, confiant. La boule de chaleur est revenue se caler au fond de ma poitrine. Pour la première fois, je me sens tout à fait à la bonne place.

Soudain, les lumières du quartier s’éteignent. Et c’est à ce moment-là que ma boule de chaleur décide d’exploser. Je passe ma main dans la nuque de Joaquim et me rapproche pour lui donner un baiser. Mais je n’avais absolument pas prévu qu’il ferait la même chose de son côté. Nos fronts s’entrechoquent maladroitement et nos lèvres se ratent.

Nous pouffons à l’unisson. Je lance : « Aouch ! Pire premier baiser de l’histoire de l’humanité ».

« L’humanité a encore de longs jours devant elle, on a largement le temps de se rattraper » me répond Joachim en caressant ma joue.

Son souffle chaud contre mes lèvres me fait quitter la terre ferme. Les lumières sont toujours éteintes, les invités commencent à râler, mais nous sommes à des milliers d’années-lumière de là, à nous étreindre et nous apprivoiser.

 

***

 

Le réveille sonne, la musique s’enclenche. J’émerge lentement. « Oh that was so real » chante toujours Jeff Buckley. Oh oui, le rêve de cette parfaite soirée semblait si réel que j’essaie de m’y lover encore quelque instants.

Je tâtonne sur ma table de chevet pour éteindre la musique et tombe sur mon polaroid. Tiens, je ne me rappelle pas l’avoir laissé là. Je relève la tête. Sous le polaroid, une série de photo attire mon attention. Joachim et moi, sur le banc, sous le chêne. Riant aux éclats. Nous embrassant une fois la lumière revenue. En pleine discussion. Échangeant un regard doux et intense, heureux. Et ces quelques mots d’Anna : « Dans ton regard, le bonheur. Dans ton cœur, la fête. »

 

Nouvelle #2 : Un air de liberté

Aujourd’hui, place à la prose d’Hermine/Aramis et à son air de liberté !
Attention : la publication sera mise en pause les lundi 24 & mardi 25. Elle reprendra dès le 26/12.

Je vous souhaite de passer un très joyeux Noël !


 

UN AIR DE LIBERTE

Hermine/Aramis

 

Je me réveille en sursaut, le souffle court, mon oncle hurlant dans ma tête. Le bruissement de conversations entre haut et bas, le roulement régulier… On est toujours dans le train. Je me suis endormi comme un con. Je chasse les images laissées par le cauchemar – ses insultes, ses poings, mon sang sur mon visage, dans ma bouche, goût ferreux trop réel. Maintenant que mon oncle n’est plus là, que je ne suis plus obligé de dealer pour lui ni de vivre dans un squat, mon putain de cerveau a l’air de le regretter.

Je jette un coup d’œil à Camille. Ael aussi a sombré, la tête penchée vers mon épaule, une main sur l’accoudoir, l’autre crispée sur sa jambe gauche, même dans son sommeil. Plus qu’à croiser les doigts pour que la douleur ne l’éveille pas. Je lève la main, me retiens avant d’effleurer ses cheveux. Les passagers ne s’occupent pas de nous, mais pas la peine de courir le risque. Je me fous de ce qu’ils pourraient dire, mais j’ai pas envie que Camille l’entende, ael a déjà eu sa dose de regards inquisiteurs. D’autant que c’est à cause de moi et grâce à ael qu’on se trouve là, en route pour le Sud… aussi loin que possible de Paris sans quitter le pays.

Mon front heurte la vitre glacée du train. J’espérais tellement laisser tout ça derrière moi. Les demandes des autorités étaient logiques, plus de drogue, plus de délinquance, un comportement irréprochable jusqu’au procès, mon sort dans la balance. J’ai essayé. Pour de bon. Malgré la pression qu’ils me foutaient. « Démerde-toi et sois parfait ». Je voulais l’être. Pour Camille, pour Arnaud aussi, histoire que le toubib ne regrette pas de m’avoir pris sous son toit.

Un foirage supplémentaire, bien sûr. J’aurais sans doute fini par exploser et faire une vraie grosse connerie, si Camille n’avait pas entendu mon « j’en peux plus » muet. Et ael a demandé à son père de prévenir les autorités compétentes que je prenais des vacances, a tenu tête à tout le monde sans fléchir, et voilà. Tout juste si on n’a pas sauté dans le premier train qui partait.

Mes doigts trouvent mon coude, les veines trop dures sous les manches du t-shirt. Les derniers bleus ne sont plus visibles. Plus qu’à espérer que je tienne avec juste les médocs.

Une caresse sur mon poignet. Je bondis. Le temps de comprendre que j’étais aussi raide qu’une corde d’arc, et je croise le regard inquiet de Camille.

— Ça va ?

— Et toi ?

Ael accepte ma piroutte.

— J’ai hâte qu’on arrive. Il n’y en a plus pour longtemps.

Je fixe la tablette. Les doigts de Camille effleurent les miens, sous l’accoudoir, en une caresse trop brève, trop retenue. Je souffle :

— Ta grand-mère… Elle sait quoi sur moi ?

— Ce que tu es pour moi. Un peu de ce que tu as vécu. Elle est contente pour nous. Et elle ne te jugera pas, Virgile, vraiment.

Le train commence à ralentir. Camille récupère ses béquilles et je vais chercher nos sacs. Ael est raide, mais la douleur semble sous contrôle. Tant mieux.

La chaleur cogne dès que la porte s’ouvre. La clim de la gare rame pour rafraîchir l’atmosphère.

— La voilà !

Une femme âgée, au visage marqué par les rides, nous rejoint avec un grand sourire – je vois d’où Camille tire le sien. Elle l’étreint, puis ael se dégage pour me présenter. Sa grand-mère me serre la main, me souhaite la bienvenue en Provence.

Le trajet en voiture ne dure pas. Elle habite dans une maison ancienne à l’entrée d’un village. Soulagement en y entrant : la pierre et le carrelage ont gardé la fraîcheur.

— Je vous ai préparé un petit goûter, lance la vieille femme – Julie.

Camille tousse, mais ça ressemble trop à un rire et sa grand-mère n’est pas dupe non plus. L’ignorant, elle me montre l’escalier :

— La chambre de Camille, c’est la deuxième porte à gauche et la tienne est à sa droite.

Ael fait mine de m’accompagner, mais je l’arrête.

— Je trouverai, t’inquiète.

Je comprends sa frustration, c’est la première fois qu’ael revient depuis que cette saloperie de maladie lui est tombée dessus. Je repère sans mal la bonne pièce, parfumée à la lavande. C’est resté une chambre d’enfant. Quelques poupées, un train en bois, des boîtes de Playmobil. Un instant, j’imagine mini-Camille en train de jouer là, sur le vieux parquet. Mon regard accroche des albums photo sur une étagère. J’aimerais bien découvrir à quoi ressemblaient ses étés ici. Tout ce que je ne sais pas encore sur ael.

Les voix qui viennent du rez-de-chaussée me rappellent que je ne dois pas traîner, je redescends en vitesse. Je me fige sur le seuil de la cuisine. On n’est vraiment que deux ou la famille doit débarquer ? Entre la brioche aux pralines – ça, pas de souci pour l’identifier, Camille en a parlé avec des étoiles dans les yeux, ça doit être du sucre à l’état pur –, une tarte aux fruits, des fruits tout court… Ael m’avait prévenu, mais…

— Il y a des glaces dans le congélateur, ajoute Julie. Et…

Camille la coupe.

— Je crois que ça suffit.

Je suis sûr qu’Arnaud adorerait. Et dans le regard que m’adresse Julie, je reconnais la moue qui signifie « on va te remplumer, mon garçon ». Camille attaque la brioche, bien sûr, je me rabats sur la tarte. Ael m’avait dit de m’y attendre, pour le premier jour – autrement, sa grand-mère aurait eu l’impression de mal nous recevoir. Je trouve ça cool qu’elle fasse autant d’efforts pour nous, enfin, pour Camille, même si j’en profite aussi.

*

Camille se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Virgile s’était détendu au cours du goûter, bien qu’il restât sur la défensive, prudent dans ses paroles et ses mouvements – crainte d’une réaction de sa grand-mère, volonté de bien faire, tension contrôlée ? Difficile à dire. Au moins, une partie de la crispation qui ne le quittait plus à Paris s’était estompée.

— La piscine commence à être à l’ombre si vous voulez vous rafraîchir, les enfants.

Virgile tiqua devant l’appellation, se tourna vers ael. Camille hocha la tête. La douleur ne l’empêcherait pas de s’asseoir au bord. Le visage de Virgile s’éclaira.

— Je vais chercher tes affaires !

En se levant, Camille vit le sourire de sa grand-mère – contente pour eux, oui, encore plus maintenant. L’approbation muette ne parvint pas à dénouer la boule qui lui tordait le ventre. Ael gagna la petite salle d’eau du rez-de-chaussée. Virgile l’y rejoignit avec son short de bain et le vieux t-shirt qu’ael utilisait pour se baigner, avant de repartir à l’étage.

Camille se changea rapidement. Lorsqu’ael sortit, le garçon l’attendait déjà au bord de la piscine, habillé de la même façon. S’il acceptait en privé de montrer les marques noires de l’héroïne, il dissimulait toujours ses cicatrices, celles qui disaient trop quels sévices son… oncle lui avait infligés. Un soulagement coupable traversa Camille. Au moins ne détonnait-ael pas avec sa tenue. Même si…

Le cœur serré, ael alla s’asseoir sur un petit transat pour ensuite passer sur le dallage chaud, tandis que Virgile entrait prudemment dans la piscine. Ael retira ses chaussures et ses orthèses – maudite neuropathie qui lui ôtait encore une partie de ses forces et ne lui avait pas rendu l’usage de tous ses muscles – puis glissa ses jambes dans l’eau avec un frisson. Elle n’était pas froide, loin de là, mais le contraste avec la température extérieure restait frappant.

Virgile traça quelques longueurs dans une brasse peu académique. Camille suivait ses gestes, la façon dont il chassait ses mèches noires désordonnées de devant ses yeux, le sourire toujours rare – sauf lorsqu’ils n’étaient que tous les deux – qui éclairait son visage, ses mouvements souples mais guère efficaces.

Ael s’allongea sur le dos, les bras étendus, gardant les traits de Virgile derrière ses paupières. Ael aurait voulu le rejoindre, nager avec lui. Ils auraient joué pendant des heures… Se seraient retrouvés dans les bras l’un de l’autre. Ou pas. Camille se mordit la lèvre. Leur relation était plus qu’ael n’avait jamais espéré, mais… Monstre. Raté. Les mots dansaient, toujours aussi assassins. Virgile ne le pensait pas, évidemment. Il avait compris et accepté qu’ael n’était ni une fille ni un garçon, ainsi que son intersexuation. Cependant, s’il savait à quoi Camille ressemblait pour de bon, ce que signifiaient les termes « je suis intersexe » dans son cas… L’aimerait-il encore ? Pouvait-il vraiment passer outre son corps ? Une question qu’ael avait voulu oublier depuis qu’ils s’étaient avoué leurs sentiments mais qui revenait en force. La vrille dans son estomac se resserra, ael retint l’envie de refermer les bras, en un réflexe protecteur.

Un clapotis tout proche ramena Camille à la réalité.

— Je t’entends.

— Je commençais à croire que tu dormais.

Un frôlement contre ses jambes. Camille se redressa en battant des paupières. Virgile l’observait par en dessous. Il prit appui sur les dalles du bassin pour se hisser et l’embrasser. Fraîches et humides, ses lèvres avaient un léger goût de chlore. Il s’accouda au rebord. Camille glissa les doigts dans les cheveux mouillés, défit quelques nœuds en jouant avec les mèches folles, avant de réaliser ce qu’ael était en train de faire et de retirer brutalement sa main. Une pointe d’ombre assombrit encore le regard brun de Virgile.

Celui-ci releva les yeux vers ael :

— Si je t’aide, tu viens ?

Camille se crispa. Finit par hocher la tête – trop tard, trop lentement. Virgile se redressa, assura ses appuis, puis glissa ses bras autour de sa taille – sur la courbure qui marquait à peine ses hanches. Camille noua les siens autour du cou du garçon, espérant qu’il attribuerait sa raideur à la fraîcheur de l’eau.

Ael se laissa aller sur le dos, sourit quand Virgile lui aspergea doucement le visage et riposta d’une petite giclée. Quatre ou cinq longueurs, effectuées à la vitesse d’un escargot arthritique, mais ael s’en réjouissait déjà.

Le souffle court – retrouverait-ael un jour la moindre endurance ? –, ael s’assit sur l’escalier de la piscine, en repoussant ses cheveux assombris par l’eau. Son t-shirt trempé collait contre son torse, soulignant les formes légères de sa poitrine. Camille l’éloigna dans un geste réflexe, au moment où Virgile s’installait à côté d’ael. Le regard du garçon sauta sur le mur d’enceinte, dont les pierres disjointes s’élevaient à une hauteur respectable avant de se fixer sur l’eau avec une concentration tendue.

*

Je m’étale sur le lit de Camille avec un album photo, pendant qu’ael prend sa douche. Ael doit avoir sept ou huit ans dans celui-là. Ses cheveux auburn brillent sous le soleil et ses yeux verts pétillent sur la plupart des images. Camille en train de voguer sur une bouée dauphin, ses petites mains serrées sur les poignées en plastique. En train de cueillir des fruits à califourchon sur une branche, avec une belle moustache couleur prune. En train de récupérer sur un morceau de pain le reste de confiture au fond d’une bassine en cuivre. Son sourire si lumineux. Son éclat. C’est tellement ael. Même s’il y a parfois quelque chose de plus grave, de plus triste dans son expression.

Ael a hésité avant de me laisser les regarder, mais je ne suis pas jaloux, d’autant que je connais la réalité derrière les rires de l’enfant dont personne ne pourrait dire si ael est une fille ou un garçon.

L’album m’échappe. La tête dans l’oreiller, j’inspire profondément. L’odeur de Camille m’entoure. J’aimerais tellement… Même pas une semaine qu’on est là, et j’ai l’impression que venir était une connerie encore pire que toutes celles que j’aurais pu faire à Paris – et elles sont nombreuses. Parce qu’on est tout le temps ensemble et ça ne fait que mettre en évidence la faille entre nous. La distance. Celle que je sens, que je vois, mais qui n’a pas l’air de perturber Camille. Je n’arrive même pas à savoir ce qu’ael ressent, ce qu’ael veut vraiment. Dire qu’au début, ael n’hésitait jamais à nouer ses doigts aux miens, à se coller contre moi, à me serrer contre ael, plus ou moins consciemment. Mais c’est comme si nous mettre ensemble avait changé quelque chose. Maintenant, même ses baisers sont devenus plus distants, à peine des effleurements… Un frisson glacé me traverse. Pointe de froid dans les os. Pointe de manque. Putain, je commence à regretter de ne pas avoir pris plus de précautions. Au moins, j’aurais été bien pour quelques heures.

Juste une dose, juste de quoi oublier.

Je serre les poings. J’ai envie de casser un truc. Pas ici. Je récupère l’album, le ferme d’un geste brutal – je ne veux plus voir les sourires de Camille –, me retiens de l’envoyer voler à l’autre bout de la pièce. Mon poing cogne le mur. Deux fois. Trois fois. Ça ne me soulage pas.

Putain, j’en ai marre. Je me lève d’un bond. Je ne supporte plus cette chambre, ces affaires qui me rappellent Camille, son odeur tout autour de moi. Je dévale l’escalier, tombe sur Julie dans l’entrée.

— Tout va bien ?

— Oui.

Mon ton ne doit pas la convaincre, parce qu’elle continue :

— Vous ne vous êtes pas disputés, avec Camille ?

Je secoue la tête. Visiblement, elle n’a rien raté de ce qui se passe.

— Je sors, j’ai besoin de prendre l’air.

Je la contourne et gagne le fond du jardin, m’écrase dans l’herbe près du banc où Camille s’assoit d’habitude. La chaleur ne parvient pas à dissiper le froid qui s’attarde dans mes veines.

— Virgile ?

Camille. Je pivote un peu. Putain, je crois que je pourrais retomber amoureux à chaque fois que je l’aperçois – et c’est que la surface. Un rayon de soleil joue dans ses cheveux cuivrés, rebondit sur le délicat pendentif d’ambre et d’argent qui repose sur ton t-shirt vert, s’échoue sur ses bracelets. En privé, ael mêle toujours à la perfection fringues masculines et féminines, accentuant encore son apparence androgyne, et ça lui donne une classe folle.

Ael béquille jusqu’à moi. Son regard ne me quitte pas.

— Tu ne te sens pas bien ?

— Je pète la forme.

Ael s’assoit sur le banc en fronçant les sourcils. J’ai l’impression d’avoir de la fièvre. Mon cœur cogne contre mes côtes, et ça me fait mal, d’un coup, d’être à côté d’ael.

— Virgile, dis-moi ce qui ne va pas, s’il te plaît.

Non, toi, parle-moi. Une boule dans la gorge, un nœud dans le ventre. J’ai envie de pleurer. Pas le moment, merde. La main de Camille sur mon épaule.

— Je suis juste fatigué.

— Ne me mens pas…

J’écarte ses doigts, me lève d’un bond.

— Parce que toi, tu fais tellement mieux, pas vrai ? Tu ne mens pas, mais tu ne dis rien !

Camille me fixe, les yeux écarquillés.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Pourquoi tu veux plus que je t’approche ? Pourquoi il y a cette distance entre nous ? Ne me raconte pas que tu ne l’as pas ressentie !

Ael pâlit. Son visage qui se ferme, un bras posé contre son ventre. Son regard m’évite. Tout hurle le repli. La crainte, presque. Putain, pourquoi est-ce qu’on en est encore là ? Pourtant, je sais à quel point c’est compliqué pour ael. Que se rapprocher de quelqu’un implique plus de souvenirs humiliants qu’autre chose. Ça gronde dans ma poitrine, ça me fout un coup au cœur de voir Camille ainsi, toute cette obscurité qu’il y a derrière son sourire et sa lumière et tout ce qui rend Camille si… précieux. J’ai envie de buter tous les salopards de toubibs qu’ael a rencontrés. Est-ce qu’ils ont au moins conscience du mal qu’ils lui ont fait, avec tous leurs grands discours sur ce qu’ael devrait être ? J’en suis même pas sûr. Pauvres cons imbus d’eux-mêmes. Heureusement qu’il y a eu Arnaud, mais ça ne rattrape pas tout.

— Écoute, Camille, ça fait des jours que je me demande ce que tu penses vraiment, si tu m’aimes encore ou pas, si tu aurais préféré qu’on reste amis, ou autre chose… Pourquoi c’est devenu si compliqué pour toi de m’embrasser ou de seulement me toucher ? Est-ce que tu as peur que je t’en demande trop ? J’ai besoin de savoir, j’ai besoin que tu me dises comment tu nous vois. Parle-moi. S’il te plaît.

*

Virgile frémissait, les poings serrés contre son corps. L’angoisse familière au creux du ventre ne quittait pas Camille – ael n’avait pas réussi à trouver le courage de parler au cours des derniers jours, de lui avouer ses craintes – la peur que leur relation ait été une erreur. Ael l’aimait, mais… s’il commence à juger… Vous devriez vous faire opérer, vos parents auraient dû le faire à la naissance, c’est dans votre intérêt si vous souhaitez avoir une vie normale. Si vous voulez aimer et qu’on vous aime. Accepter les faits dans les mots était une chose ; accepter la réalité physique, concrète, une autre. Camille avait trop souvent vu le regard des gens se transformer. La surprise. Le rejet. Des sentiments plus obscurs encore. Ael ne le supporterait pas chez Virgile.

Le silence tomba, seulement troublé par les stridulations des cigales. Assourdissant après l’éclat du garçon. Menaçant de s’éterniser. Camille devait le rompre, vite.

— Je t’aime, Virgile. Je t’aime, mais j’ai peur de te perdre.

Ce n’était pas une excuse ni une justification. C’était peut-être – sans doute – la pire raison qu’ael pouvait avancer.

Une inspiration brutale, heurtée.

Camille s’obligea à lever les yeux, à croiser le regard brun, assombri par la colère et autre chose, qu’ael ne parvint pas à déterminer.

— Je ne voulais pas m’éloigner de toi, mais, en même temps, je me disais que c’était… peut-être… mieux. Pour toi comme pour moi. Je n’ai pas osé m’en ouvrir à toi…

Virgile se planta devant ael.

— Camille… Tu es la personne la plus courageuse que je connaisse et c’est grâce à ta tête de mule que je suis encore de ce monde, que j’ai même une chance d’avoir une vie normale. Et tu as eu peur de me parler ?

— Je ne voulais pas que tu souffres.

Un bref sourire en coin étira la bouche de Virgile.

— C’était raté. Mais pourquoi tu crois que tu vas me perdre ? J’ai foiré un truc ?

— Nous mettre ensemble nous a beaucoup rapprochés, physiquement, je veux dire, et…

— Et donc, tu penses que ton apparence finira par me faire fuir ?

Camille se mordit la lèvre. Des doigts sur ses épaules, fermes et doux. Ael se rendit compte qu’ael tremblait.

— J’ai confiance en toi, mais je… je…

— Camille. Ça ne changera rien, je te l’ai dit. Je te le promets. Je t’aime, toi, tout ce que tu es. C’est si dur à comprendre ?

— Tu ne sais pas tout.

— Si.

Camille tressaillit. Qui… Virgile s’empressa de lever une main.

— Je n’ai rien demandé à Arnaud, tu lui poseras la question si tu veux. Tu es intersexe, tu me l’as expliqué. Mais je n’ai pas besoin de tout savoir pour être dingue de toi. Ton corps est parfait comme il est, ça fait partie de toi et c’est comme ça que je t’aime, avec tout le reste. Si ça en dérange d’autres, s’ils trouvent ça anormal, c’est leur problème, pas le mien ni le tien ! Et je les emmerde, qu’ils aillent se faire foutre !

La colère revenait. Camille murmura :

— Je ne devrais pas avoir peur.

— Non.

Un soupir. Virgile se laissa tomber sur le banc à côté d’ael.

— Mais je suppose que c’est logique. Moi aussi, je flippe. De ne pas être assez bien, assez intelligent, assez… tout ce que tu es et que je ne suis pas. Peur de tout ficher en l’air, que tu me tournes le dos, parce que j’aurai pété un câble une fois de trop, parce que je ne suis qu’un putain de camé instable. Parce que tu peux trouver tellement mieux.

Camille sursauta.

— Tu le penses vraiment ?

Ses mots résonnèrent en écho à ceux de Virgile. Ael saisit où il voulait en venir.

— Oui. Souvent.

— Ne le crois pas. Tu… tu es parfait.

Un sourire un peu moqueur échappa à Virgile.

— Alors, toi non plus, ne pense pas que je te laisserai pour une foutue histoire d’apparence, okay ?

Est-ce que ça pouvait être vrai ? Aussi simple ? Plus de questions, de doutes, de gestes pour se préserver ? Une acceptation pleine et entière ? Ael n’avait qu’une façon d’abattre ces remparts-là. Un moyen qui ressemblait à un saut dans le vide. Mais Virgile serait là pour l’attraper. La voix du garçon lui parvint de loin.

— Je comprendrais que tu aies envie de garder de la distance, Camille, si tu en as besoin. Je ne te forcerai jamais à rien. Mais je veux juste que ce soit pour les bonnes raisons. Ne doute pas de ce que je ressens…

Il parlait d’un ton bas, un peu tendu. L’embrasser, s’abandonner à lui sans craindre ce qu’il pourrait découvrir. L’amour, ce n’est pas pour toi, tant que tu ne seras pas un homme ou une femme, il faut être normal, normal, normal. Camille chassa la pensée qui voulait l’entraîner en arrière, refermer ses griffes sur ael. Ael avait entendu ces mots tant de fois…

D’un mouvement décidé, Camille se pencha vers Virgile, glissa une main autour de sa taille pour l’attirer contre ael, posa ses lèvres sur les siennes. Le garçon lui rendit aussitôt son baiser. Ses doigts plongèrent dans les cheveux de Camille, les rapprochant encore. Son cœur cognait à toute allure contre ses côtes – d’excitation, de joie. Ils se séparèrent, le souffle un peu court, mais leurs regards brillaient. Camille murmura :

— Je t’aime tellement…

Leurs bouches se trouvèrent de nouveau. Ael glissa une main sous le t-shirt de Virgile, frémit quand celui-ci en fit autant, ses doigts chauds, légèrement rugueux, courant sur sa taille, mais ne recula pas. Le baiser s’approfondit et Camille oublia tout.

Nouvelle #1 : Histoire d’esprits

Petit aparté avant que je vous laisse découvrir la sublime nouvelle de Karine : c’est avec une immense émotion et fierté que je tiens à célébrer la publication de cette nouvelle et des huit autres qui vont suivre. L’expression d’un travail généreux, bénévole, militant également, et qui, à ce titre, mérite le respect et l’attention. 

Lecteurs, lectrices, je vous souhaite de pleinement profiter de ces 9 nouvelles, de ces histoires de baisers, d’attirance, d’amour, d’amitié et de tolérance. 

Je me retire sur la pointe des pieds. Place donc à Histoire d’esprits ! 

***

HISTOIRE D’ESPRITS

Karine Rennberg

 

Je ramène mes jambes contre moi, ôte les caches de mes chaudes mitaines avant d’attraper machinalement mon papillon. En dessous, mes gants sont assez fins pour que je sente les aspérités de la peluche. Je joue avec, le poids et les changements de texture familiers et rassurants, et je lève la tête. Les étoiles brillent, si nombreuses que ça fait chanter quelque chose à l’intérieur de moi. Est-ce que mon costume se charge d’étoiles, quand je les observe ? Parfois, j’aimerais savoir à quoi ressemble mon costume. Je peux voir celui de tous les autres, mais pas le mien. Ce n’est pas grave. Il doit être beau, parce que celui de Fish s’adoucit toujours lorsqu’il me regarde.

Je fouille le ciel des yeux, retrace les contours des constellations, dis bonjour à l’ourse qui nous guette. Derrière nous, les chiens gémissent et jouent, et je les surveille un instant avant de revenir aux étoiles. Un petit esprit effleure ma joue dans une étincelle chaude, pépie sa joie de voler entre les flocons et les feuilles. J’aime venir à la Cabane pour ça, aller demander à Luka s’il peut nous prêter ses traîneaux et ses chiens, me perdre dans les bois recouverts de neige, me pelotonner sous la bâche du traîneau pour observer les aurores boréales… Ici, c’est tranquille, sans personne, sans bruit, juste les esprits et les animaux de passage.

— Zoizeau ?

Mon nom. Celui que me donne Fish. Alors je dois répondre.

— Oui. Moi.

— Tu aimes venir ici, hein ?

Oui. C’est le pays de Lo, celui de la neige qui tombe et enveloppe le monde dans le silence, celui des esprits qui dansent dans le ciel pour l’illuminer, celui des loups qui hurlent autour de la Cabane en tenant les êtres mauvais à distance, celui du froid qui me réchauffe le cœur. Lo est comme son pays, protecteur et chaud pour ceux qu’il aime, froid et dur pour les autres. Il l’a toujours été, même lorsqu’on était enfants et qu’il était venu me rendre ma peluche avec un doux sourire.

J’ai dû parler à voix haute, parce que Fish rit tout bas, son costume rempli de couleurs vacillant au rythme des battements lents de son cœur, des vrilles douces tendues vers moi.

— Tout ça, joli zoizeau ?

Je hoche la tête, réponds un simple « Oui », parce que les gens n’aiment pas lorsqu’on ne leur répond pas. Même si ça n’a jamais dérangé Fish que j’oublie les règles. Des doigts chauds effleurent les miens malgré nos gants, et je serre sa main, les yeux rivés sur la Grande Ourse qui veille au-dessus de nous. Je cherche un instant de plus, trouve l’étoile Polaire non loin d’elle. Lorsque le ciel s’illuminera ce soir, et j’ai vérifié avant de partir que les prévisions étaient toujours bonnes, c’est là-bas que les aurores naîtront. Mais il est encore trop tôt, on a le temps d’aller jusqu’à la cascade, c’est de là qu’elles sont les plus belles. Fish m’a déjà emmené visiter les endroits qui font chanter ses costumes. Cette fois, c’est à moi de lui montrer les miens.

Je lâche sa main, me relève pour me tourner vers nos deux traîneaux. Les huit chiens m’imitent, jappent et aboient, le collier qui leur sert de costume chargé de couleurs, et je souris.

— Oui, on repart.

Je rejoins mon attelage, viens câliner les deux chiens de tête qui se pressent contre moi. J’aime les chiens. Ils sont chauds, doux, et ils ne sont pas compliqués. Ils sont comme les petits esprits, ils ne jugent pas, ne crient pas, n’insultent pas parce que les gens sont bizarres et qu’ils ne font aucun effort pour comprendre. Les chiens protègent, ils guident, ils veillent sur moi, ils l’ont toujours fait. Ceux de Luka, ceux de Lo et de Paul… Fish n’a pas de chien, c’est dommage.

Je me détache de mes protecteurs, me redresse pour vérifier rapidement leurs harnais et leurs attaches, même si leurs colliers chargés de couleur me disent qu’ils n’ont pas mal. Une dernière caresse, et je passe aux deux chiens de queue avant de m’occuper de ceux de Fish. C’est la première fois qu’il conduit un traîneau, il ne sait pas à quoi faire attention, alors que Luka et Lo m’ont appris depuis mes premières vacances ici. Je frotte un instant la tête de ses chiens, relève la tête vers lui.

— C’est bon. On peut repartir.

— Je te suis, joli zoizeau de paradis.

Je lui souris, observe son costume s’adoucir encore avant d’aller grimper sur mon attelage. Je lance les chiens d’un mot, et le traîneau s’ébranle, glisse dans un mouvement fluide et familier sur l’épaisse couche de neige. Je regarde en arrière, parce que je dois faire attention à Fish. Même si c’est étrange d’être devant. J’ai plus l’habitude d’être derrière, là où je peux aller à mon rythme et suivre les esprits sans gêner les autres. Mais cette fois, c’est à moi de surveiller que tout va bien.

Autour de moi, les esprits continuent de pépier doucement, racontent les forêts, les élans, la sève qui court au ralenti, et je leur réponds sans mot. Un éclair de costume aux crocs de loups passe à ma droite, et je souris. C’est Luka qui vérifie que tout va bien. Il fait ça de temps en temps, lorsque je suis seul et que j’ai oublié que je devais faire attention à l’heure. Mais c’est bizarre, je ne suis pas seul, Fish est avec moi et je lui ai dit qu’on resterait dehors jusqu’à la fin des aurores…

Peut-être qu’il ne voulait simplement plus être humain pour quelques heures, alors il est venu courir avec nous. Je lui fais signe, et il jappe un coup, nous suit en se glissant entre les troncs. Je reviens sur la piste, sur les chiens qui creusent la couche de neige pour passer, les encourage doucement. La magie sur les arbres m’indique la voie à suivre vers la cascade, plus à droite, et je demande aux chiens de tête de tourner, me penche pour mieux accompagner le virage. Est-ce que Fish suit toujours ?

 

* * *

 

Auré se retourne vers moi, et je lui fais signe que tout va bien. De toute façon, ce sont les chiens qui font le travail pour moi, et suivent bien gentiment leurs collègues de devant. Moi, j’ai juste à gérer mon poids dans les virages et le frein en cas de besoin. Il se détourne, et j’en profite pour jeter un coup d’œil vers la gauche. La silhouette gris-noir du loup qui nous colle depuis dix bonnes minutes est toujours là, et ça me tire un rictus agacé. Garou, obligé, aucune bestiole normale ne répond à un coucou enthousiaste. Sans compter que mes chiens gémissent et se tournent trop souvent vers lui. Pas de doute, c’est bien leur maître qui nous suit. Loup-garou et musher pro, drôle de mélange, mais c’est clair que ça doit aider à garder les clebs en ligne.

En attendant, il n’a quand même rien à foutre là. Surtout que c’est pas la première fois que je le vois, il est venu rôder autour de la Cabane pas mal de fois ces derniers jours. Il croit quoi, putain, que c’est son taf de protéger Auré du grand méchant tueur à gages ? Ou du grand Noir, au choix, même si j’ai plus de doute. Comme si j’allais faire du mal à mon zoizeau de paradis, tiens. Impensable. On fait pas de mal aux zoizeaux, ça se fait pas. Et si jamais ça me traversait l’esprit, Loïc me traquerait au bout du monde avant de m’éviscérer et de me dépecer. Auré a un frangin qui fait peur.

Je me détourne avec un souffle mécontent, reviens sur la silhouette devant moi, trop frêle dans son long manteau multicolore. Fait main, bien sûr, parce qu’il trouvait que ceux du commerce étaient trop ternes. On ne refait pas un zoizeau costumier, après tout.

Je baisse les yeux vers mon poignet, vers le bracelet de cuir tressé d’un lien arc-en-ciel caché sous mes gants mais que je sens contre ma peau. Celui qu’il a dessiné et réalisé pour moi il y a près d’un an, parce qu’il ne voulait plus que mon costume soit gris lorsque je le regarde. Traduction en langage non zoizeautesque, que je ne sois plus triste.. Bon, on ne peut pas dire que ce soit une complète réussite, même si c’est pas de sa faute. C’est juste que de toute évidence, le cerveau de mon zoizeau est pas câblé pour l’amour, ou du moins pas pour sa version charnelle. En tout cas, il n’a jamais fait le moindre geste, jamais dit le moindre mot dans ce sens. Et j’ai jamais demandé non plus, parce qu’il est foutu de dire oui simplement pour me faire plaisir, ce qui n’est pas le but. On force pas les fragiles zoizeaux de paradis.

Je repousse l’idée avec un claquement de langue, l’enferme à nouveau là où elle me dérange pas. Parce que j’ai mon zoizeau, ses sourires, ses histoires, ses caresses tranquilles, la manière dont il s’abandonne parfois contre moi quand je mate un film et qu’il dessine. Alors, tant pis pour le reste, c’est pas si important. Et si Paul et Sylvio acceptent tous les deux l’asexualité de Loïc, y a pas de raison que je puisse pas faire pareil avec son frère. Mais quand même, j’aimerais bien un baiser de temps en temps.

Un son sec et un nuage blanc s’élèvent d’un coup devant moi. Je relève la tête en sursaut, l’odeur glacée de la neige me piquant le nez. Auré s’est arrêté, son traîneau en travers de la piste, et mes chiens ralentissent déjà. Merde, il se passe quoi ? Je freine à mort pour ne pas heurter les chiens, et on stoppe trop sec dans un concert de jappements indignés. Oui, bon, je fais ce que je peux, hein. Crétins de bestioles. Je savais qu’on aurait dû prendre les motoneiges.

Je saute à bas du traîneau, choppe la carabine dans mon dos sans cesser de fouiller les bois des yeux. Sauf que je vois que dalle. Et ce crétin de zoizeau est déjà en train de se barrer entre les arbres. Je jure entre mes dents, le rattrape en courant avant de le forcer à s’arrêter.

— Auré, qu’est-ce qu’il y a ?

— Il y a un tout jeune esprit coincé dans un piège magique, là-bas.

Ah, ceci explique cela. Bon, bah, allons sauver les esprits. Je passe devant lui, laisse ses brèves indications me guider jusqu’à tomber sur un dénivelé léger. Et sur un truc marron roux qui me crache dessus avant d’essayer de se barrer, retenu par un fil d’acier. Hum, ça, c’est pas un esprit. Je reviens à la bestiole pendant que mon zoizeau s’accroupit à côté de moi, l’observe sous tous les angles. Pelage brun qui s’assombrit sur le dos, tête plus claire, masque foncé autour des yeux… On dirait une martre qui veut se faire passer pour un ours, ou l’inverse.

— Zoizeau, c’est quoi ça ?

— C’est un bébé carcajou. L’esprit partage son âme et son corps. Ils font ça souvent, ils aiment bien les carcajous.

Hum, OK. Drôle de choix. Parce que quand même, ce truc est assez moche. En attendant, ça m’avance pas des masses. Je glisse la carabine dans mon dos, m’accroupit à côté d’Aure.

— Noté. Et donc, on fait quoi ?

 

* * *

 

Les costumes du tout jeune esprit et de son hôte carcajou sont tout paniqués, les tissus rêches et sombres de la peur irritant son âme, et ça me serre la poitrine. Je n’aime pas quand les esprits ont peur. Il faudra que je lui fasse un costume pour que ça n’arrive plus.

— N’aie pas peur. On va te libérer.

Je tends les mains vers lui et il crache, essaye de reculer. Alors je demande aux petits esprits qui volètent autour de moi de lui dire que je ne lui ferai pas mal. Ils pépient un acquiescement, se rapprochent de lui, loin du lien de métal et de magie qui empêchent l’esprit-carcajou de se libérer. Le tout jeune esprit s’apaise doucement, se couche dans la neige, sa patte blessée tendue vers moi. Le nœud d’acier lui fait mal, ça se voit dans les piques noires et les tissus râpeux de son costume.

Je veux l’attraper, mais une autre main nue se tend vers lui. Celle de Fish. Il essaye de desserrer le collet, mais ça ne marche pas Le costume du petit esprit se teinte d’encore plus de noir sous ses manipulations, alors je lui saisis le poignet.

— Arrête. Tu lui fais mal.

Il acquiesce, se recule avant de renfiler ses gants.

— Je n’arrive pas à le desserrer.

— Non. C’est un piège magique. Il faudrait le casser, mais je ne sais pas comment on fait. C’est Lo qui s’occupe des runes et des constructs, pas moi.

Mais Lo n’est pas là. Il y a juste moi, Fish, les chiens, et… Luka. Lui et son père ont appris la magie à Lo, les runes et la manière de les assembler pour former des protections. Lui doit savoir. Je relève la tête, cherche le loup noir. Il n’est pas là, mais les petits esprits me soufflent qu’il n’est pas loin, alors j’ai juste à l’appeler.

— Luka ! Tu peux venir, s’il te plaît ?

Le costume de Fish se hérisse de multiples pointes aiguisées, et je l’observe en fronçant les sourcils. Pourquoi est-ce qu’il n’est pas content que Luka vienne aider ? Je ne comprends pas. Il n’aime pas Luka ? C’est vrai que son costume était trop agressif, quand il lui expliquait comment conduire le traîneau. Mais pourquoi ? Luka est gentil, pourtant…

Je n’ai pas le temps de lui demander. Luka se glisse entre nous, fourre son museau contre le carcajou avec un grondement doux. Il me regarde un instant, me lèche la joue avant de s’écarter. Il se transforme rapidement, récupère les vêtements qu’il laisse toujours attachés à mon traineau. C’est pour les fois où je suis seul et qu’il a envie de raconter des histoires. Il revient, son costume ondulant autour de lui, parlant de forêt enneigée et du doré de la meute. Ses tissus sont forts et solides, comme ceux de Lo. C’est normal, ils sont tous les deux chefs de meute, même si Luka a une meute de loups-garous et Lo, une meute d’humains.

— C’est un piège magique. Rudimentaire, mais… efficace. Il attire les esprits trop curieux et les empêche de quitter leur corps d’emprunts, ou d’utiliser leur magie.

— Tu sais comment on s’en débarrasse, le loup ?

Le costume de Luka se hérisse en réponse aux pointes effilées dans celui de Fish, pendant qu’ils se regardent trop fixement. Pourquoi ils font ça ? Pourquoi ils ne s’aiment pas ? J’aime bien Luka, moi. Et j’aime Fish. Je ne veux pas qu’ils se disputent… J’attrape ma lourde peluche, la serre contre moi, les yeux rivés sur le tout jeune esprit carcajou. Le mouvement attire leur attention, et leurs tissus s’adoucissent un peu.

— Zoizeau, hey. On va le libérer, d’accord ?

Mais ce n’est pas pour ça que je ne suis pas bien. C’est eux, ils… Mais je n’ai pas le temps de leur dire, parce que Luka parle à son tour.

— Il a raison. Je sais comment casser ce genre de piège. Il faut juste briser la rune.

Il attrape le collet de métal et de magie, le suit jusqu’à dégager la base du piège, planté dans la glace sous la neige. Et je regarde, parce les esprits pépient plus vite, je ne vois qu’une simple plaque en fer gravé d’une rune. Le tout jeune esprit carcajou s’agite et je le caresse doucement jusqu’à ce qu’il se calme à nouveau.

— Tu dois avoir un couteau ?

Les mots n’ont pas vraiment de sens, et je relève les yeux. Mais Luka ne me regarde pas, alors c’est que la question n’est pas pour moi. Il fixe Fish, leurs deux costumes encore trop hérissés. Pourquoi… je ne comprends pas pourquoi. Je ne veux pas qu’ils soient en colère. Fish se tourne vers moi et son costume s’apaise mais ça ne suffit pas, pourquoi il est comme ça ? Il me sourit, finit par libérer une des armes qu’il a toujours sur lui pour la tendre à Luka qui l’attrape, force pour venir rayer la plaque, un long trait qui traverse la rune. Et tous les esprits soufflent soudain de soulagement lorsque le collet métallique se relâche un peu. Assez pour que je puisse le desserrer et l’ôter de la patte ensanglantée. Le tout jeune esprit carcajou pleure doucement, et ça me déchire le cœur pendant que je glisser les doigts dans sa fourrure. Je n’aime pas faire mal aux esprits.

— Tu vois ? C’est fini. Tu peux repartir, si tu veux.

Mais il ne veut pas, se presse contre ma cuisse comme les petits esprits quand ils préfèrent rester. Alors je souris à nouveau, le soulève avec précaution.

— D’accord. Tu peux rester avec moi.

 

* * *

 

Le traîneau s’arrête, et je lève les yeux vers la cascade gelée qui s’élève devant moi, surplombe le petit lac entouré de sapins. Et c’est… beau, ouais. Clairement. Vu la tranquillité de l’endroit, c’est pas étonnant que mon zoizeau aime le coin. Sauf que là, je m’en fous un peu du paysage, en fait. Parce qu’Auré est bizarre depuis qu’on est reparti, et que ça me plaît pas du tout.

Je soupire, le rejoins sur la couverture étalée sur la neige. Le carcajou est allongé sur ses genoux, et je me glisse à côté de lui, observe la boule de poils qu’il caresse d’une main, l’autre jouant avec sa peluche. Il a repoussé l’épais cache de ses mitaines, dévoilant le tissu noir des sous-gants, et je dois retenir le geste instinctif de choper ses doigts avant qu’il prenne froid. Sauf qu’il sait ce qu’il fait, et fin ou pas, le tissu le tient au chaud. Alors je remballe mes pulsions à la con, reviens au truc moche qui ronronne sur ses genoux. Et qu’il compte sans doute sérieusement garder, parce qu’Auré est juste trop gentil avec les esprits perdus.

L’idée me tire une ébauche de sourire, et je relève la tête vers lui, retrace les contours de son visage à la lueur de la lampe sourde posée sur la neige. Et il est trop triste, ou trop paumé, et ça me tord méchamment le cœur. Si c’est ce putain d’esprit qui est en train de le manipuler, je le bute et j’en fais une descente de lit.

— Zoizeau.

Il me regarde pas, les yeux toujours rivés sur la cascade. Mais c’est pas étonnant. Quand il fixe pas quelqu’un parce qu’il est fasciné par son costume, c’est rare que mon zoizeau regarde les gens. Ça fait partie du package autistique, avec l’autostimulation, la voix trop neutre et l’air à l’ouest. Ah, et l’incompréhension flagrante de la moitié des codes sociaux en vigueur. Et encore, c’est parce que son frère lui a expliqué le pourquoi du comment de l’autre moitié. Bon, en attendant, mon appel n’a pas marché. Allez, deuxième essai.

— Joli zoizeau, hey.

— Oui. Moi.

— Zoizeau, qu’est-ce qui ne va pas ?

Il joue avec sa peluche, les yeux toujours tournés vers le ciel, se décide enfin à répondre.

— Pourquoi tu n’aimes pas Luka ?

Ah. Évidemment, il a capté ça. Merde. Je grimace, cherche mes mots un instant.

— C’est pas que je l’aime pas, zoizeau. C’est lui qui m’aime pas. Ou du moins, il ne me fait pas confiance. Il croit que je ne suis pas assez bien pour toi.

Parce qu’un tueur à gages n’est pas censé papillonner autour des zoizeaux de paradis. Sauf que si on choisissait de qui on tombe amoureux, ça se saurait. Et ce drôle d’oiseau multicolore a volé mon cœur la première fois que je l’ai vu, juste parce qu’il est… lumineux, adorable et profondément doux. J’’ai aucune intention de le lâcher, loup-garou mécontent ou pas. Auré me regarde, les sourcils froncés, et je lui souris, parce que je suis incapable de ne pas le faire.

— Mais… Moi j’aime être avec toi.

— Je sais, zoizeau. Moi aussi.

Un instant de silence pendant qu’il revient vers le ciel. Les minutes s’étirent, meublées par les sons des chiens derrière nous et par sa respiration tranquille, jusqu’à ce que sa voix toujours trop neutre s’élève à nouveau.

— C’est parce que tu tues des gens.

— Oui. Les gens normaux ont tendance à trouver ça dérangeant.

— Mais Paul aussi a tué des gens, et ça ne dérange pas Lo.

— Ton frère ne fait pas partie des gens normaux. Mais bref, Luka a peur que je te fasse du mal je suppose.

Mon zoizeau m’observe, la tête penchée, l’air perplexe et ça me réchauffe le cœur.

— Mais tu ne vas pas me faire de mal.

— Non. Jamais.

J’en serais bien incapable, même si le sort du monde en dépendait. Il me sourit, tranquille et confiant. Je viens serrer doucement son poignet, entremêle mes doigts aux siens. Merde, Luka a raison, je le mérite pas. Parce que personne ne le mérite, en fait. Alors, je m’arroge le droit de le prendre quand même. Il baisse la tête vers l’esprit-carcajou, le caresse avec précautions.

— Si je le dis à Luka et qu’il arrête d’être bête, tu l’aimeras bien ?

— Je peux toujours essayer.

— Tu promets ?

— Oui, joli zoizeau de paradis. Je promets d’essayer.

 

* * *

 

Je regarde Fish, me perds dans son costume, parce qu’il est à nouveau doux et coloré, sans les aspérités râpeuses de tout à l’heure. Et… Fish ne me ment pas, donc il essayera de bien aimer Luka. Et je demanderai à Luka de faire pareil. Alors tout ira bien, et ils ne me feront plus mal au cœur en étant en colère. Je souris, relève la tête vers la Grande Ourse et l’étoile Polaire, une main dans celle de Fish et l’autre glissée dans la fourrure du tout jeune esprit qui ronronne dans le carcajou collé contre moi. Et puis je le lâche, sors mon téléphone de ma poche de poitrine. Je trouve l’olivier de Lo, tape rapidement.

« J’ai adopté un bébé esprit carcajou. Il était tombé dans un piège. Tu crois qu’il sera content si je lui fais un collier ? »

Je relève les yeux, cherche les premières couleurs dans le ciel. Toujours rien. Je reviens à mon téléphone, vérifie les données temps réels transmises par mon appli. Tout bientôt, normalement. Je reviens sur la discussion avec Lo, juste au moment où la réponse s’affiche.

« Pense à aller le faire vacciner contre la rage, alors. Pour le collier, tu peux, mais il faut qu’il puisse l’enlever s’il se coince dans des branches. »

Ah. Oui. C’est vrai, il ne faut pas qu’il reste coincé. Le collier dans ma tête se modifie, s’adapte, peut être avec un élastique ? Oui, avec un élastique ce sera bien. Je range mon téléphone, reglisse les doigts dans la fourrure du carcajou qui se presse contre ma main avant de relever les yeux vers les étoiles qui scintillent loin au-dessus de nous.

Et puis soudain je les vois. Les premières lueurs. Un vert pâle, timide, qui vibre et s’efface. Un instant d’hésitation, et puis le ruban réapparait, s’épanouit au-dessus de la cascade, ondulant au gré d’un vent invisible. Je serre le poignet de Fish, pointe le ciel.

— Regarde.

Il lève la tête, et son souffle se coupe, les tissus de son costume se figeant brièvement avant de s’accorder à la danse des couleurs au-dessus de nous. J’aime quand son costume est comme ça. Et tout autour de nous les esprits pépient gaiment pour saluer les lumières du nord. Je me laisse tomber sur le dos, les bras derrière la tête et les yeux sur le ciel. Fish tourne la tête vers moi, et son costume vire au gris pendant qu’il me fixe. Ça arrive souvent, même si je ne sais pas pourquoi. J’avais fait un bracelet pour empêcher qu’il soit gris, pour recoudre les failles dans son costume, mais ça n’avait pas très bien marché. Peut-être qu’il faut que je fasse un costume entier. Comme je fais parfois pour Lo.

— Fish ? Tu veux un costume ?

Il cille, me sourit, et doucement les couleurs reviennent.

— Non. Mais…. Il y a quelque chose que je voudrais bien. Si tu veux bien aussi ?

— Oui. C’est quoi ?

— Un baiser ?

Je le regarde, fixe le costume toujours un peu trop gris, un peu trop incertain. Et c’est vrai que Lo est moins gris, quand il ne va pas bien et que ses amoureux l’embrassent. Son costume s’apaise et pétille. Et puis, c’est agréable les baisers. Axel m’en avait fait un, une fois, pour me montrer. C’était agréable.

— D’accord. Je veux bien.

Il m’observe un instant de plus, et son costume s’adoucit encore pendant qu’il me sourit. Il se penche vers moi, lentement, viens poser ses lèvres sur les miennes, une main effleurant ma joue. Et c’est doux et chaud. Je crois que j’aime bien les baisers.

Interview #9

Parce qu’il n’y a pas de raison que je n’y passe pas aussi…

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1/ Petite présentation

Hello ! Bon, vous savez peut-être qui je suis mais comme je me prête aussi au jeu de l’interview, allons-y ! Cindy, 35 ans (bientôt 36 hé hé !), je vis dans ce pas-si-plat-que-ça pays qui est le mien. Je suis traductrice technique et autrice, publiée depuis 4 (bientôt 5 !) ans. Je sévis majoritairement dans le YA imaginaire, mais comme je ne m’impose aucune limite, j’aime aussi aller là où l’inspiration me porte !

 

 

2/ Qu’est-ce qui t’a poussé à fonder l’initiative #FreedomtoKiss / #baiserscontrelhomophobie ?

 

Comme bon nombre de personnes, j’ai été horrifiée et choquée par la vague de violences à l’encontre des personnes LGBTQIA+. Ca me choque d’autant plus que je suis concernée, étant une personne queer. J’ai donc pris la parole – entièrement à chaud – quand une idée a surgi dans mon esprit : vu que les baisers entre personnes LGBTQIA+ semblaient si choquants pour certain-e-s au point de bastonner les intéressé-e-s, hé bien, moi, je voulais célébrer ces baisers et dire à toute personne concernée : Vous avez le droit d’embrasser qui vous voulez en public ! Vous avez le droit d’exister et d’aimer !

 

J’ai donc lancé l’idée et me voilà, un bon mois et demi plus tard, avec le projet #freedomtokiss et 9 splendides textes d’auteurices s’étant joint-e-s à cette initiative dans la besace, que j’ai super hâte de présenter demain !

 

3/ Peux-tu nous en dire un peu plus sur ton texte sans (trop de) spoilers ? 😉 Pourquoi avoir choisi cet univers, ces thèmes, etc ?

Une seule image :

venom

Et c’est tout ce que vous saurez 😀

 

4/ Quels sont tes projets d’écriture ?

 

Plein ! Comment, je dois développer ? Bon, alors, je bosse en ce moment sur les correcs éditoriales de Terre de Brume 2 (et dernier) tome avant de me consacrer à Bruja, mon projet anglophone et j’ai aussi en tête une idée pour un projet jeunesse francophone. Bref, je n’ai pas le temps de chômer !

 

5/ Question lecture ! Quel(s) titre(s) recommanderais-tu ?

Plein ! Côté LGBTQIA+, des auteurices comme Patrick Ness, Elliot Wake ou encore Juno Dawson sont des incontournables pour moi. Sinon, je recommande aussi vivement Mona Chollet, dont le Sorcières m’a ébloui, ou encore Nnedi Okorafor, avec son déroutant Qui a peur de la mort ? sans oublier la plume ciselée de Frances Hardinge.

 

 

6/ Un dernier petit mot ? 

 

Be yourself… Everyone else is already taken (comme aurait dit Oscar !)

 

Vous pouvez me retrouver sur mon site