Aujourd’hui, place à la prose d’Hermine/Aramis et à son air de liberté !
Attention : la publication sera mise en pause les lundi 24 & mardi 25. Elle reprendra dès le 26/12.

Je vous souhaite de passer un très joyeux Noël !


 

UN AIR DE LIBERTE

Hermine/Aramis

 

Je me réveille en sursaut, le souffle court, mon oncle hurlant dans ma tête. Le bruissement de conversations entre haut et bas, le roulement régulier… On est toujours dans le train. Je me suis endormi comme un con. Je chasse les images laissées par le cauchemar – ses insultes, ses poings, mon sang sur mon visage, dans ma bouche, goût ferreux trop réel. Maintenant que mon oncle n’est plus là, que je ne suis plus obligé de dealer pour lui ni de vivre dans un squat, mon putain de cerveau a l’air de le regretter.

Je jette un coup d’œil à Camille. Ael aussi a sombré, la tête penchée vers mon épaule, une main sur l’accoudoir, l’autre crispée sur sa jambe gauche, même dans son sommeil. Plus qu’à croiser les doigts pour que la douleur ne l’éveille pas. Je lève la main, me retiens avant d’effleurer ses cheveux. Les passagers ne s’occupent pas de nous, mais pas la peine de courir le risque. Je me fous de ce qu’ils pourraient dire, mais j’ai pas envie que Camille l’entende, ael a déjà eu sa dose de regards inquisiteurs. D’autant que c’est à cause de moi et grâce à ael qu’on se trouve là, en route pour le Sud… aussi loin que possible de Paris sans quitter le pays.

Mon front heurte la vitre glacée du train. J’espérais tellement laisser tout ça derrière moi. Les demandes des autorités étaient logiques, plus de drogue, plus de délinquance, un comportement irréprochable jusqu’au procès, mon sort dans la balance. J’ai essayé. Pour de bon. Malgré la pression qu’ils me foutaient. « Démerde-toi et sois parfait ». Je voulais l’être. Pour Camille, pour Arnaud aussi, histoire que le toubib ne regrette pas de m’avoir pris sous son toit.

Un foirage supplémentaire, bien sûr. J’aurais sans doute fini par exploser et faire une vraie grosse connerie, si Camille n’avait pas entendu mon « j’en peux plus » muet. Et ael a demandé à son père de prévenir les autorités compétentes que je prenais des vacances, a tenu tête à tout le monde sans fléchir, et voilà. Tout juste si on n’a pas sauté dans le premier train qui partait.

Mes doigts trouvent mon coude, les veines trop dures sous les manches du t-shirt. Les derniers bleus ne sont plus visibles. Plus qu’à espérer que je tienne avec juste les médocs.

Une caresse sur mon poignet. Je bondis. Le temps de comprendre que j’étais aussi raide qu’une corde d’arc, et je croise le regard inquiet de Camille.

— Ça va ?

— Et toi ?

Ael accepte ma piroutte.

— J’ai hâte qu’on arrive. Il n’y en a plus pour longtemps.

Je fixe la tablette. Les doigts de Camille effleurent les miens, sous l’accoudoir, en une caresse trop brève, trop retenue. Je souffle :

— Ta grand-mère… Elle sait quoi sur moi ?

— Ce que tu es pour moi. Un peu de ce que tu as vécu. Elle est contente pour nous. Et elle ne te jugera pas, Virgile, vraiment.

Le train commence à ralentir. Camille récupère ses béquilles et je vais chercher nos sacs. Ael est raide, mais la douleur semble sous contrôle. Tant mieux.

La chaleur cogne dès que la porte s’ouvre. La clim de la gare rame pour rafraîchir l’atmosphère.

— La voilà !

Une femme âgée, au visage marqué par les rides, nous rejoint avec un grand sourire – je vois d’où Camille tire le sien. Elle l’étreint, puis ael se dégage pour me présenter. Sa grand-mère me serre la main, me souhaite la bienvenue en Provence.

Le trajet en voiture ne dure pas. Elle habite dans une maison ancienne à l’entrée d’un village. Soulagement en y entrant : la pierre et le carrelage ont gardé la fraîcheur.

— Je vous ai préparé un petit goûter, lance la vieille femme – Julie.

Camille tousse, mais ça ressemble trop à un rire et sa grand-mère n’est pas dupe non plus. L’ignorant, elle me montre l’escalier :

— La chambre de Camille, c’est la deuxième porte à gauche et la tienne est à sa droite.

Ael fait mine de m’accompagner, mais je l’arrête.

— Je trouverai, t’inquiète.

Je comprends sa frustration, c’est la première fois qu’ael revient depuis que cette saloperie de maladie lui est tombée dessus. Je repère sans mal la bonne pièce, parfumée à la lavande. C’est resté une chambre d’enfant. Quelques poupées, un train en bois, des boîtes de Playmobil. Un instant, j’imagine mini-Camille en train de jouer là, sur le vieux parquet. Mon regard accroche des albums photo sur une étagère. J’aimerais bien découvrir à quoi ressemblaient ses étés ici. Tout ce que je ne sais pas encore sur ael.

Les voix qui viennent du rez-de-chaussée me rappellent que je ne dois pas traîner, je redescends en vitesse. Je me fige sur le seuil de la cuisine. On n’est vraiment que deux ou la famille doit débarquer ? Entre la brioche aux pralines – ça, pas de souci pour l’identifier, Camille en a parlé avec des étoiles dans les yeux, ça doit être du sucre à l’état pur –, une tarte aux fruits, des fruits tout court… Ael m’avait prévenu, mais…

— Il y a des glaces dans le congélateur, ajoute Julie. Et…

Camille la coupe.

— Je crois que ça suffit.

Je suis sûr qu’Arnaud adorerait. Et dans le regard que m’adresse Julie, je reconnais la moue qui signifie « on va te remplumer, mon garçon ». Camille attaque la brioche, bien sûr, je me rabats sur la tarte. Ael m’avait dit de m’y attendre, pour le premier jour – autrement, sa grand-mère aurait eu l’impression de mal nous recevoir. Je trouve ça cool qu’elle fasse autant d’efforts pour nous, enfin, pour Camille, même si j’en profite aussi.

*

Camille se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Virgile s’était détendu au cours du goûter, bien qu’il restât sur la défensive, prudent dans ses paroles et ses mouvements – crainte d’une réaction de sa grand-mère, volonté de bien faire, tension contrôlée ? Difficile à dire. Au moins, une partie de la crispation qui ne le quittait plus à Paris s’était estompée.

— La piscine commence à être à l’ombre si vous voulez vous rafraîchir, les enfants.

Virgile tiqua devant l’appellation, se tourna vers ael. Camille hocha la tête. La douleur ne l’empêcherait pas de s’asseoir au bord. Le visage de Virgile s’éclaira.

— Je vais chercher tes affaires !

En se levant, Camille vit le sourire de sa grand-mère – contente pour eux, oui, encore plus maintenant. L’approbation muette ne parvint pas à dénouer la boule qui lui tordait le ventre. Ael gagna la petite salle d’eau du rez-de-chaussée. Virgile l’y rejoignit avec son short de bain et le vieux t-shirt qu’ael utilisait pour se baigner, avant de repartir à l’étage.

Camille se changea rapidement. Lorsqu’ael sortit, le garçon l’attendait déjà au bord de la piscine, habillé de la même façon. S’il acceptait en privé de montrer les marques noires de l’héroïne, il dissimulait toujours ses cicatrices, celles qui disaient trop quels sévices son… oncle lui avait infligés. Un soulagement coupable traversa Camille. Au moins ne détonnait-ael pas avec sa tenue. Même si…

Le cœur serré, ael alla s’asseoir sur un petit transat pour ensuite passer sur le dallage chaud, tandis que Virgile entrait prudemment dans la piscine. Ael retira ses chaussures et ses orthèses – maudite neuropathie qui lui ôtait encore une partie de ses forces et ne lui avait pas rendu l’usage de tous ses muscles – puis glissa ses jambes dans l’eau avec un frisson. Elle n’était pas froide, loin de là, mais le contraste avec la température extérieure restait frappant.

Virgile traça quelques longueurs dans une brasse peu académique. Camille suivait ses gestes, la façon dont il chassait ses mèches noires désordonnées de devant ses yeux, le sourire toujours rare – sauf lorsqu’ils n’étaient que tous les deux – qui éclairait son visage, ses mouvements souples mais guère efficaces.

Ael s’allongea sur le dos, les bras étendus, gardant les traits de Virgile derrière ses paupières. Ael aurait voulu le rejoindre, nager avec lui. Ils auraient joué pendant des heures… Se seraient retrouvés dans les bras l’un de l’autre. Ou pas. Camille se mordit la lèvre. Leur relation était plus qu’ael n’avait jamais espéré, mais… Monstre. Raté. Les mots dansaient, toujours aussi assassins. Virgile ne le pensait pas, évidemment. Il avait compris et accepté qu’ael n’était ni une fille ni un garçon, ainsi que son intersexuation. Cependant, s’il savait à quoi Camille ressemblait pour de bon, ce que signifiaient les termes « je suis intersexe » dans son cas… L’aimerait-il encore ? Pouvait-il vraiment passer outre son corps ? Une question qu’ael avait voulu oublier depuis qu’ils s’étaient avoué leurs sentiments mais qui revenait en force. La vrille dans son estomac se resserra, ael retint l’envie de refermer les bras, en un réflexe protecteur.

Un clapotis tout proche ramena Camille à la réalité.

— Je t’entends.

— Je commençais à croire que tu dormais.

Un frôlement contre ses jambes. Camille se redressa en battant des paupières. Virgile l’observait par en dessous. Il prit appui sur les dalles du bassin pour se hisser et l’embrasser. Fraîches et humides, ses lèvres avaient un léger goût de chlore. Il s’accouda au rebord. Camille glissa les doigts dans les cheveux mouillés, défit quelques nœuds en jouant avec les mèches folles, avant de réaliser ce qu’ael était en train de faire et de retirer brutalement sa main. Une pointe d’ombre assombrit encore le regard brun de Virgile.

Celui-ci releva les yeux vers ael :

— Si je t’aide, tu viens ?

Camille se crispa. Finit par hocher la tête – trop tard, trop lentement. Virgile se redressa, assura ses appuis, puis glissa ses bras autour de sa taille – sur la courbure qui marquait à peine ses hanches. Camille noua les siens autour du cou du garçon, espérant qu’il attribuerait sa raideur à la fraîcheur de l’eau.

Ael se laissa aller sur le dos, sourit quand Virgile lui aspergea doucement le visage et riposta d’une petite giclée. Quatre ou cinq longueurs, effectuées à la vitesse d’un escargot arthritique, mais ael s’en réjouissait déjà.

Le souffle court – retrouverait-ael un jour la moindre endurance ? –, ael s’assit sur l’escalier de la piscine, en repoussant ses cheveux assombris par l’eau. Son t-shirt trempé collait contre son torse, soulignant les formes légères de sa poitrine. Camille l’éloigna dans un geste réflexe, au moment où Virgile s’installait à côté d’ael. Le regard du garçon sauta sur le mur d’enceinte, dont les pierres disjointes s’élevaient à une hauteur respectable avant de se fixer sur l’eau avec une concentration tendue.

*

Je m’étale sur le lit de Camille avec un album photo, pendant qu’ael prend sa douche. Ael doit avoir sept ou huit ans dans celui-là. Ses cheveux auburn brillent sous le soleil et ses yeux verts pétillent sur la plupart des images. Camille en train de voguer sur une bouée dauphin, ses petites mains serrées sur les poignées en plastique. En train de cueillir des fruits à califourchon sur une branche, avec une belle moustache couleur prune. En train de récupérer sur un morceau de pain le reste de confiture au fond d’une bassine en cuivre. Son sourire si lumineux. Son éclat. C’est tellement ael. Même s’il y a parfois quelque chose de plus grave, de plus triste dans son expression.

Ael a hésité avant de me laisser les regarder, mais je ne suis pas jaloux, d’autant que je connais la réalité derrière les rires de l’enfant dont personne ne pourrait dire si ael est une fille ou un garçon.

L’album m’échappe. La tête dans l’oreiller, j’inspire profondément. L’odeur de Camille m’entoure. J’aimerais tellement… Même pas une semaine qu’on est là, et j’ai l’impression que venir était une connerie encore pire que toutes celles que j’aurais pu faire à Paris – et elles sont nombreuses. Parce qu’on est tout le temps ensemble et ça ne fait que mettre en évidence la faille entre nous. La distance. Celle que je sens, que je vois, mais qui n’a pas l’air de perturber Camille. Je n’arrive même pas à savoir ce qu’ael ressent, ce qu’ael veut vraiment. Dire qu’au début, ael n’hésitait jamais à nouer ses doigts aux miens, à se coller contre moi, à me serrer contre ael, plus ou moins consciemment. Mais c’est comme si nous mettre ensemble avait changé quelque chose. Maintenant, même ses baisers sont devenus plus distants, à peine des effleurements… Un frisson glacé me traverse. Pointe de froid dans les os. Pointe de manque. Putain, je commence à regretter de ne pas avoir pris plus de précautions. Au moins, j’aurais été bien pour quelques heures.

Juste une dose, juste de quoi oublier.

Je serre les poings. J’ai envie de casser un truc. Pas ici. Je récupère l’album, le ferme d’un geste brutal – je ne veux plus voir les sourires de Camille –, me retiens de l’envoyer voler à l’autre bout de la pièce. Mon poing cogne le mur. Deux fois. Trois fois. Ça ne me soulage pas.

Putain, j’en ai marre. Je me lève d’un bond. Je ne supporte plus cette chambre, ces affaires qui me rappellent Camille, son odeur tout autour de moi. Je dévale l’escalier, tombe sur Julie dans l’entrée.

— Tout va bien ?

— Oui.

Mon ton ne doit pas la convaincre, parce qu’elle continue :

— Vous ne vous êtes pas disputés, avec Camille ?

Je secoue la tête. Visiblement, elle n’a rien raté de ce qui se passe.

— Je sors, j’ai besoin de prendre l’air.

Je la contourne et gagne le fond du jardin, m’écrase dans l’herbe près du banc où Camille s’assoit d’habitude. La chaleur ne parvient pas à dissiper le froid qui s’attarde dans mes veines.

— Virgile ?

Camille. Je pivote un peu. Putain, je crois que je pourrais retomber amoureux à chaque fois que je l’aperçois – et c’est que la surface. Un rayon de soleil joue dans ses cheveux cuivrés, rebondit sur le délicat pendentif d’ambre et d’argent qui repose sur ton t-shirt vert, s’échoue sur ses bracelets. En privé, ael mêle toujours à la perfection fringues masculines et féminines, accentuant encore son apparence androgyne, et ça lui donne une classe folle.

Ael béquille jusqu’à moi. Son regard ne me quitte pas.

— Tu ne te sens pas bien ?

— Je pète la forme.

Ael s’assoit sur le banc en fronçant les sourcils. J’ai l’impression d’avoir de la fièvre. Mon cœur cogne contre mes côtes, et ça me fait mal, d’un coup, d’être à côté d’ael.

— Virgile, dis-moi ce qui ne va pas, s’il te plaît.

Non, toi, parle-moi. Une boule dans la gorge, un nœud dans le ventre. J’ai envie de pleurer. Pas le moment, merde. La main de Camille sur mon épaule.

— Je suis juste fatigué.

— Ne me mens pas…

J’écarte ses doigts, me lève d’un bond.

— Parce que toi, tu fais tellement mieux, pas vrai ? Tu ne mens pas, mais tu ne dis rien !

Camille me fixe, les yeux écarquillés.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Pourquoi tu veux plus que je t’approche ? Pourquoi il y a cette distance entre nous ? Ne me raconte pas que tu ne l’as pas ressentie !

Ael pâlit. Son visage qui se ferme, un bras posé contre son ventre. Son regard m’évite. Tout hurle le repli. La crainte, presque. Putain, pourquoi est-ce qu’on en est encore là ? Pourtant, je sais à quel point c’est compliqué pour ael. Que se rapprocher de quelqu’un implique plus de souvenirs humiliants qu’autre chose. Ça gronde dans ma poitrine, ça me fout un coup au cœur de voir Camille ainsi, toute cette obscurité qu’il y a derrière son sourire et sa lumière et tout ce qui rend Camille si… précieux. J’ai envie de buter tous les salopards de toubibs qu’ael a rencontrés. Est-ce qu’ils ont au moins conscience du mal qu’ils lui ont fait, avec tous leurs grands discours sur ce qu’ael devrait être ? J’en suis même pas sûr. Pauvres cons imbus d’eux-mêmes. Heureusement qu’il y a eu Arnaud, mais ça ne rattrape pas tout.

— Écoute, Camille, ça fait des jours que je me demande ce que tu penses vraiment, si tu m’aimes encore ou pas, si tu aurais préféré qu’on reste amis, ou autre chose… Pourquoi c’est devenu si compliqué pour toi de m’embrasser ou de seulement me toucher ? Est-ce que tu as peur que je t’en demande trop ? J’ai besoin de savoir, j’ai besoin que tu me dises comment tu nous vois. Parle-moi. S’il te plaît.

*

Virgile frémissait, les poings serrés contre son corps. L’angoisse familière au creux du ventre ne quittait pas Camille – ael n’avait pas réussi à trouver le courage de parler au cours des derniers jours, de lui avouer ses craintes – la peur que leur relation ait été une erreur. Ael l’aimait, mais… s’il commence à juger… Vous devriez vous faire opérer, vos parents auraient dû le faire à la naissance, c’est dans votre intérêt si vous souhaitez avoir une vie normale. Si vous voulez aimer et qu’on vous aime. Accepter les faits dans les mots était une chose ; accepter la réalité physique, concrète, une autre. Camille avait trop souvent vu le regard des gens se transformer. La surprise. Le rejet. Des sentiments plus obscurs encore. Ael ne le supporterait pas chez Virgile.

Le silence tomba, seulement troublé par les stridulations des cigales. Assourdissant après l’éclat du garçon. Menaçant de s’éterniser. Camille devait le rompre, vite.

— Je t’aime, Virgile. Je t’aime, mais j’ai peur de te perdre.

Ce n’était pas une excuse ni une justification. C’était peut-être – sans doute – la pire raison qu’ael pouvait avancer.

Une inspiration brutale, heurtée.

Camille s’obligea à lever les yeux, à croiser le regard brun, assombri par la colère et autre chose, qu’ael ne parvint pas à déterminer.

— Je ne voulais pas m’éloigner de toi, mais, en même temps, je me disais que c’était… peut-être… mieux. Pour toi comme pour moi. Je n’ai pas osé m’en ouvrir à toi…

Virgile se planta devant ael.

— Camille… Tu es la personne la plus courageuse que je connaisse et c’est grâce à ta tête de mule que je suis encore de ce monde, que j’ai même une chance d’avoir une vie normale. Et tu as eu peur de me parler ?

— Je ne voulais pas que tu souffres.

Un bref sourire en coin étira la bouche de Virgile.

— C’était raté. Mais pourquoi tu crois que tu vas me perdre ? J’ai foiré un truc ?

— Nous mettre ensemble nous a beaucoup rapprochés, physiquement, je veux dire, et…

— Et donc, tu penses que ton apparence finira par me faire fuir ?

Camille se mordit la lèvre. Des doigts sur ses épaules, fermes et doux. Ael se rendit compte qu’ael tremblait.

— J’ai confiance en toi, mais je… je…

— Camille. Ça ne changera rien, je te l’ai dit. Je te le promets. Je t’aime, toi, tout ce que tu es. C’est si dur à comprendre ?

— Tu ne sais pas tout.

— Si.

Camille tressaillit. Qui… Virgile s’empressa de lever une main.

— Je n’ai rien demandé à Arnaud, tu lui poseras la question si tu veux. Tu es intersexe, tu me l’as expliqué. Mais je n’ai pas besoin de tout savoir pour être dingue de toi. Ton corps est parfait comme il est, ça fait partie de toi et c’est comme ça que je t’aime, avec tout le reste. Si ça en dérange d’autres, s’ils trouvent ça anormal, c’est leur problème, pas le mien ni le tien ! Et je les emmerde, qu’ils aillent se faire foutre !

La colère revenait. Camille murmura :

— Je ne devrais pas avoir peur.

— Non.

Un soupir. Virgile se laissa tomber sur le banc à côté d’ael.

— Mais je suppose que c’est logique. Moi aussi, je flippe. De ne pas être assez bien, assez intelligent, assez… tout ce que tu es et que je ne suis pas. Peur de tout ficher en l’air, que tu me tournes le dos, parce que j’aurai pété un câble une fois de trop, parce que je ne suis qu’un putain de camé instable. Parce que tu peux trouver tellement mieux.

Camille sursauta.

— Tu le penses vraiment ?

Ses mots résonnèrent en écho à ceux de Virgile. Ael saisit où il voulait en venir.

— Oui. Souvent.

— Ne le crois pas. Tu… tu es parfait.

Un sourire un peu moqueur échappa à Virgile.

— Alors, toi non plus, ne pense pas que je te laisserai pour une foutue histoire d’apparence, okay ?

Est-ce que ça pouvait être vrai ? Aussi simple ? Plus de questions, de doutes, de gestes pour se préserver ? Une acceptation pleine et entière ? Ael n’avait qu’une façon d’abattre ces remparts-là. Un moyen qui ressemblait à un saut dans le vide. Mais Virgile serait là pour l’attraper. La voix du garçon lui parvint de loin.

— Je comprendrais que tu aies envie de garder de la distance, Camille, si tu en as besoin. Je ne te forcerai jamais à rien. Mais je veux juste que ce soit pour les bonnes raisons. Ne doute pas de ce que je ressens…

Il parlait d’un ton bas, un peu tendu. L’embrasser, s’abandonner à lui sans craindre ce qu’il pourrait découvrir. L’amour, ce n’est pas pour toi, tant que tu ne seras pas un homme ou une femme, il faut être normal, normal, normal. Camille chassa la pensée qui voulait l’entraîner en arrière, refermer ses griffes sur ael. Ael avait entendu ces mots tant de fois…

D’un mouvement décidé, Camille se pencha vers Virgile, glissa une main autour de sa taille pour l’attirer contre ael, posa ses lèvres sur les siennes. Le garçon lui rendit aussitôt son baiser. Ses doigts plongèrent dans les cheveux de Camille, les rapprochant encore. Son cœur cognait à toute allure contre ses côtes – d’excitation, de joie. Ils se séparèrent, le souffle un peu court, mais leurs regards brillaient. Camille murmura :

— Je t’aime tellement…

Leurs bouches se trouvèrent de nouveau. Ael glissa une main sous le t-shirt de Virgile, frémit quand celui-ci en fit autant, ses doigts chauds, légèrement rugueux, courant sur sa taille, mais ne recula pas. Le baiser s’approfondit et Camille oublia tout.

12 réflexions sur “Nouvelle #2 : Un air de liberté

  1. C’est fort, wahou… Les personnages avec leurs problèmes m’ont touchée en plein coeur, leur passé est amené par petites touches et plus on apprend à les connaitre, plus le coeur se serre… C’était fort et leur relation teintée de bienveillance, d’acceptation, d’amour, d’espoir m’a bouleversée ! Bravo !

    Aimé par 1 personne

  2. Ah, Virgile. A chaque fois que je le lis, je l’adore un peu plus. Et sa relation avec Camille est juste magnifique et empreinte de respect (et de juste cette touche de sensualité sur la fin, c’est beau…)
    Ces deux-là, je ne m’en lasserai jamais.

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  3. Ces deux-là sont juste si chou. Ce n’est pas permis d’être aussi chou. ❤
    J'adore leurs doutes, mais encore plus leur compréhension et leur respect de l'autre. ❤

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