Petit aparté avant que je vous laisse découvrir la sublime nouvelle de Karine : c’est avec une immense émotion et fierté que je tiens à célébrer la publication de cette nouvelle et des huit autres qui vont suivre. L’expression d’un travail généreux, bénévole, militant également, et qui, à ce titre, mérite le respect et l’attention. 

Lecteurs, lectrices, je vous souhaite de pleinement profiter de ces 9 nouvelles, de ces histoires de baisers, d’attirance, d’amour, d’amitié et de tolérance. 

Je me retire sur la pointe des pieds. Place donc à Histoire d’esprits ! 

***

HISTOIRE D’ESPRITS

Karine Rennberg

 

Je ramène mes jambes contre moi, ôte les caches de mes chaudes mitaines avant d’attraper machinalement mon papillon. En dessous, mes gants sont assez fins pour que je sente les aspérités de la peluche. Je joue avec, le poids et les changements de texture familiers et rassurants, et je lève la tête. Les étoiles brillent, si nombreuses que ça fait chanter quelque chose à l’intérieur de moi. Est-ce que mon costume se charge d’étoiles, quand je les observe ? Parfois, j’aimerais savoir à quoi ressemble mon costume. Je peux voir celui de tous les autres, mais pas le mien. Ce n’est pas grave. Il doit être beau, parce que celui de Fish s’adoucit toujours lorsqu’il me regarde.

Je fouille le ciel des yeux, retrace les contours des constellations, dis bonjour à l’ourse qui nous guette. Derrière nous, les chiens gémissent et jouent, et je les surveille un instant avant de revenir aux étoiles. Un petit esprit effleure ma joue dans une étincelle chaude, pépie sa joie de voler entre les flocons et les feuilles. J’aime venir à la Cabane pour ça, aller demander à Luka s’il peut nous prêter ses traîneaux et ses chiens, me perdre dans les bois recouverts de neige, me pelotonner sous la bâche du traîneau pour observer les aurores boréales… Ici, c’est tranquille, sans personne, sans bruit, juste les esprits et les animaux de passage.

— Zoizeau ?

Mon nom. Celui que me donne Fish. Alors je dois répondre.

— Oui. Moi.

— Tu aimes venir ici, hein ?

Oui. C’est le pays de Lo, celui de la neige qui tombe et enveloppe le monde dans le silence, celui des esprits qui dansent dans le ciel pour l’illuminer, celui des loups qui hurlent autour de la Cabane en tenant les êtres mauvais à distance, celui du froid qui me réchauffe le cœur. Lo est comme son pays, protecteur et chaud pour ceux qu’il aime, froid et dur pour les autres. Il l’a toujours été, même lorsqu’on était enfants et qu’il était venu me rendre ma peluche avec un doux sourire.

J’ai dû parler à voix haute, parce que Fish rit tout bas, son costume rempli de couleurs vacillant au rythme des battements lents de son cœur, des vrilles douces tendues vers moi.

— Tout ça, joli zoizeau ?

Je hoche la tête, réponds un simple « Oui », parce que les gens n’aiment pas lorsqu’on ne leur répond pas. Même si ça n’a jamais dérangé Fish que j’oublie les règles. Des doigts chauds effleurent les miens malgré nos gants, et je serre sa main, les yeux rivés sur la Grande Ourse qui veille au-dessus de nous. Je cherche un instant de plus, trouve l’étoile Polaire non loin d’elle. Lorsque le ciel s’illuminera ce soir, et j’ai vérifié avant de partir que les prévisions étaient toujours bonnes, c’est là-bas que les aurores naîtront. Mais il est encore trop tôt, on a le temps d’aller jusqu’à la cascade, c’est de là qu’elles sont les plus belles. Fish m’a déjà emmené visiter les endroits qui font chanter ses costumes. Cette fois, c’est à moi de lui montrer les miens.

Je lâche sa main, me relève pour me tourner vers nos deux traîneaux. Les huit chiens m’imitent, jappent et aboient, le collier qui leur sert de costume chargé de couleurs, et je souris.

— Oui, on repart.

Je rejoins mon attelage, viens câliner les deux chiens de tête qui se pressent contre moi. J’aime les chiens. Ils sont chauds, doux, et ils ne sont pas compliqués. Ils sont comme les petits esprits, ils ne jugent pas, ne crient pas, n’insultent pas parce que les gens sont bizarres et qu’ils ne font aucun effort pour comprendre. Les chiens protègent, ils guident, ils veillent sur moi, ils l’ont toujours fait. Ceux de Luka, ceux de Lo et de Paul… Fish n’a pas de chien, c’est dommage.

Je me détache de mes protecteurs, me redresse pour vérifier rapidement leurs harnais et leurs attaches, même si leurs colliers chargés de couleur me disent qu’ils n’ont pas mal. Une dernière caresse, et je passe aux deux chiens de queue avant de m’occuper de ceux de Fish. C’est la première fois qu’il conduit un traîneau, il ne sait pas à quoi faire attention, alors que Luka et Lo m’ont appris depuis mes premières vacances ici. Je frotte un instant la tête de ses chiens, relève la tête vers lui.

— C’est bon. On peut repartir.

— Je te suis, joli zoizeau de paradis.

Je lui souris, observe son costume s’adoucir encore avant d’aller grimper sur mon attelage. Je lance les chiens d’un mot, et le traîneau s’ébranle, glisse dans un mouvement fluide et familier sur l’épaisse couche de neige. Je regarde en arrière, parce que je dois faire attention à Fish. Même si c’est étrange d’être devant. J’ai plus l’habitude d’être derrière, là où je peux aller à mon rythme et suivre les esprits sans gêner les autres. Mais cette fois, c’est à moi de surveiller que tout va bien.

Autour de moi, les esprits continuent de pépier doucement, racontent les forêts, les élans, la sève qui court au ralenti, et je leur réponds sans mot. Un éclair de costume aux crocs de loups passe à ma droite, et je souris. C’est Luka qui vérifie que tout va bien. Il fait ça de temps en temps, lorsque je suis seul et que j’ai oublié que je devais faire attention à l’heure. Mais c’est bizarre, je ne suis pas seul, Fish est avec moi et je lui ai dit qu’on resterait dehors jusqu’à la fin des aurores…

Peut-être qu’il ne voulait simplement plus être humain pour quelques heures, alors il est venu courir avec nous. Je lui fais signe, et il jappe un coup, nous suit en se glissant entre les troncs. Je reviens sur la piste, sur les chiens qui creusent la couche de neige pour passer, les encourage doucement. La magie sur les arbres m’indique la voie à suivre vers la cascade, plus à droite, et je demande aux chiens de tête de tourner, me penche pour mieux accompagner le virage. Est-ce que Fish suit toujours ?

 

* * *

 

Auré se retourne vers moi, et je lui fais signe que tout va bien. De toute façon, ce sont les chiens qui font le travail pour moi, et suivent bien gentiment leurs collègues de devant. Moi, j’ai juste à gérer mon poids dans les virages et le frein en cas de besoin. Il se détourne, et j’en profite pour jeter un coup d’œil vers la gauche. La silhouette gris-noir du loup qui nous colle depuis dix bonnes minutes est toujours là, et ça me tire un rictus agacé. Garou, obligé, aucune bestiole normale ne répond à un coucou enthousiaste. Sans compter que mes chiens gémissent et se tournent trop souvent vers lui. Pas de doute, c’est bien leur maître qui nous suit. Loup-garou et musher pro, drôle de mélange, mais c’est clair que ça doit aider à garder les clebs en ligne.

En attendant, il n’a quand même rien à foutre là. Surtout que c’est pas la première fois que je le vois, il est venu rôder autour de la Cabane pas mal de fois ces derniers jours. Il croit quoi, putain, que c’est son taf de protéger Auré du grand méchant tueur à gages ? Ou du grand Noir, au choix, même si j’ai plus de doute. Comme si j’allais faire du mal à mon zoizeau de paradis, tiens. Impensable. On fait pas de mal aux zoizeaux, ça se fait pas. Et si jamais ça me traversait l’esprit, Loïc me traquerait au bout du monde avant de m’éviscérer et de me dépecer. Auré a un frangin qui fait peur.

Je me détourne avec un souffle mécontent, reviens sur la silhouette devant moi, trop frêle dans son long manteau multicolore. Fait main, bien sûr, parce qu’il trouvait que ceux du commerce étaient trop ternes. On ne refait pas un zoizeau costumier, après tout.

Je baisse les yeux vers mon poignet, vers le bracelet de cuir tressé d’un lien arc-en-ciel caché sous mes gants mais que je sens contre ma peau. Celui qu’il a dessiné et réalisé pour moi il y a près d’un an, parce qu’il ne voulait plus que mon costume soit gris lorsque je le regarde. Traduction en langage non zoizeautesque, que je ne sois plus triste.. Bon, on ne peut pas dire que ce soit une complète réussite, même si c’est pas de sa faute. C’est juste que de toute évidence, le cerveau de mon zoizeau est pas câblé pour l’amour, ou du moins pas pour sa version charnelle. En tout cas, il n’a jamais fait le moindre geste, jamais dit le moindre mot dans ce sens. Et j’ai jamais demandé non plus, parce qu’il est foutu de dire oui simplement pour me faire plaisir, ce qui n’est pas le but. On force pas les fragiles zoizeaux de paradis.

Je repousse l’idée avec un claquement de langue, l’enferme à nouveau là où elle me dérange pas. Parce que j’ai mon zoizeau, ses sourires, ses histoires, ses caresses tranquilles, la manière dont il s’abandonne parfois contre moi quand je mate un film et qu’il dessine. Alors, tant pis pour le reste, c’est pas si important. Et si Paul et Sylvio acceptent tous les deux l’asexualité de Loïc, y a pas de raison que je puisse pas faire pareil avec son frère. Mais quand même, j’aimerais bien un baiser de temps en temps.

Un son sec et un nuage blanc s’élèvent d’un coup devant moi. Je relève la tête en sursaut, l’odeur glacée de la neige me piquant le nez. Auré s’est arrêté, son traîneau en travers de la piste, et mes chiens ralentissent déjà. Merde, il se passe quoi ? Je freine à mort pour ne pas heurter les chiens, et on stoppe trop sec dans un concert de jappements indignés. Oui, bon, je fais ce que je peux, hein. Crétins de bestioles. Je savais qu’on aurait dû prendre les motoneiges.

Je saute à bas du traîneau, choppe la carabine dans mon dos sans cesser de fouiller les bois des yeux. Sauf que je vois que dalle. Et ce crétin de zoizeau est déjà en train de se barrer entre les arbres. Je jure entre mes dents, le rattrape en courant avant de le forcer à s’arrêter.

— Auré, qu’est-ce qu’il y a ?

— Il y a un tout jeune esprit coincé dans un piège magique, là-bas.

Ah, ceci explique cela. Bon, bah, allons sauver les esprits. Je passe devant lui, laisse ses brèves indications me guider jusqu’à tomber sur un dénivelé léger. Et sur un truc marron roux qui me crache dessus avant d’essayer de se barrer, retenu par un fil d’acier. Hum, ça, c’est pas un esprit. Je reviens à la bestiole pendant que mon zoizeau s’accroupit à côté de moi, l’observe sous tous les angles. Pelage brun qui s’assombrit sur le dos, tête plus claire, masque foncé autour des yeux… On dirait une martre qui veut se faire passer pour un ours, ou l’inverse.

— Zoizeau, c’est quoi ça ?

— C’est un bébé carcajou. L’esprit partage son âme et son corps. Ils font ça souvent, ils aiment bien les carcajous.

Hum, OK. Drôle de choix. Parce que quand même, ce truc est assez moche. En attendant, ça m’avance pas des masses. Je glisse la carabine dans mon dos, m’accroupit à côté d’Aure.

— Noté. Et donc, on fait quoi ?

 

* * *

 

Les costumes du tout jeune esprit et de son hôte carcajou sont tout paniqués, les tissus rêches et sombres de la peur irritant son âme, et ça me serre la poitrine. Je n’aime pas quand les esprits ont peur. Il faudra que je lui fasse un costume pour que ça n’arrive plus.

— N’aie pas peur. On va te libérer.

Je tends les mains vers lui et il crache, essaye de reculer. Alors je demande aux petits esprits qui volètent autour de moi de lui dire que je ne lui ferai pas mal. Ils pépient un acquiescement, se rapprochent de lui, loin du lien de métal et de magie qui empêchent l’esprit-carcajou de se libérer. Le tout jeune esprit s’apaise doucement, se couche dans la neige, sa patte blessée tendue vers moi. Le nœud d’acier lui fait mal, ça se voit dans les piques noires et les tissus râpeux de son costume.

Je veux l’attraper, mais une autre main nue se tend vers lui. Celle de Fish. Il essaye de desserrer le collet, mais ça ne marche pas Le costume du petit esprit se teinte d’encore plus de noir sous ses manipulations, alors je lui saisis le poignet.

— Arrête. Tu lui fais mal.

Il acquiesce, se recule avant de renfiler ses gants.

— Je n’arrive pas à le desserrer.

— Non. C’est un piège magique. Il faudrait le casser, mais je ne sais pas comment on fait. C’est Lo qui s’occupe des runes et des constructs, pas moi.

Mais Lo n’est pas là. Il y a juste moi, Fish, les chiens, et… Luka. Lui et son père ont appris la magie à Lo, les runes et la manière de les assembler pour former des protections. Lui doit savoir. Je relève la tête, cherche le loup noir. Il n’est pas là, mais les petits esprits me soufflent qu’il n’est pas loin, alors j’ai juste à l’appeler.

— Luka ! Tu peux venir, s’il te plaît ?

Le costume de Fish se hérisse de multiples pointes aiguisées, et je l’observe en fronçant les sourcils. Pourquoi est-ce qu’il n’est pas content que Luka vienne aider ? Je ne comprends pas. Il n’aime pas Luka ? C’est vrai que son costume était trop agressif, quand il lui expliquait comment conduire le traîneau. Mais pourquoi ? Luka est gentil, pourtant…

Je n’ai pas le temps de lui demander. Luka se glisse entre nous, fourre son museau contre le carcajou avec un grondement doux. Il me regarde un instant, me lèche la joue avant de s’écarter. Il se transforme rapidement, récupère les vêtements qu’il laisse toujours attachés à mon traineau. C’est pour les fois où je suis seul et qu’il a envie de raconter des histoires. Il revient, son costume ondulant autour de lui, parlant de forêt enneigée et du doré de la meute. Ses tissus sont forts et solides, comme ceux de Lo. C’est normal, ils sont tous les deux chefs de meute, même si Luka a une meute de loups-garous et Lo, une meute d’humains.

— C’est un piège magique. Rudimentaire, mais… efficace. Il attire les esprits trop curieux et les empêche de quitter leur corps d’emprunts, ou d’utiliser leur magie.

— Tu sais comment on s’en débarrasse, le loup ?

Le costume de Luka se hérisse en réponse aux pointes effilées dans celui de Fish, pendant qu’ils se regardent trop fixement. Pourquoi ils font ça ? Pourquoi ils ne s’aiment pas ? J’aime bien Luka, moi. Et j’aime Fish. Je ne veux pas qu’ils se disputent… J’attrape ma lourde peluche, la serre contre moi, les yeux rivés sur le tout jeune esprit carcajou. Le mouvement attire leur attention, et leurs tissus s’adoucissent un peu.

— Zoizeau, hey. On va le libérer, d’accord ?

Mais ce n’est pas pour ça que je ne suis pas bien. C’est eux, ils… Mais je n’ai pas le temps de leur dire, parce que Luka parle à son tour.

— Il a raison. Je sais comment casser ce genre de piège. Il faut juste briser la rune.

Il attrape le collet de métal et de magie, le suit jusqu’à dégager la base du piège, planté dans la glace sous la neige. Et je regarde, parce les esprits pépient plus vite, je ne vois qu’une simple plaque en fer gravé d’une rune. Le tout jeune esprit carcajou s’agite et je le caresse doucement jusqu’à ce qu’il se calme à nouveau.

— Tu dois avoir un couteau ?

Les mots n’ont pas vraiment de sens, et je relève les yeux. Mais Luka ne me regarde pas, alors c’est que la question n’est pas pour moi. Il fixe Fish, leurs deux costumes encore trop hérissés. Pourquoi… je ne comprends pas pourquoi. Je ne veux pas qu’ils soient en colère. Fish se tourne vers moi et son costume s’apaise mais ça ne suffit pas, pourquoi il est comme ça ? Il me sourit, finit par libérer une des armes qu’il a toujours sur lui pour la tendre à Luka qui l’attrape, force pour venir rayer la plaque, un long trait qui traverse la rune. Et tous les esprits soufflent soudain de soulagement lorsque le collet métallique se relâche un peu. Assez pour que je puisse le desserrer et l’ôter de la patte ensanglantée. Le tout jeune esprit carcajou pleure doucement, et ça me déchire le cœur pendant que je glisser les doigts dans sa fourrure. Je n’aime pas faire mal aux esprits.

— Tu vois ? C’est fini. Tu peux repartir, si tu veux.

Mais il ne veut pas, se presse contre ma cuisse comme les petits esprits quand ils préfèrent rester. Alors je souris à nouveau, le soulève avec précaution.

— D’accord. Tu peux rester avec moi.

 

* * *

 

Le traîneau s’arrête, et je lève les yeux vers la cascade gelée qui s’élève devant moi, surplombe le petit lac entouré de sapins. Et c’est… beau, ouais. Clairement. Vu la tranquillité de l’endroit, c’est pas étonnant que mon zoizeau aime le coin. Sauf que là, je m’en fous un peu du paysage, en fait. Parce qu’Auré est bizarre depuis qu’on est reparti, et que ça me plaît pas du tout.

Je soupire, le rejoins sur la couverture étalée sur la neige. Le carcajou est allongé sur ses genoux, et je me glisse à côté de lui, observe la boule de poils qu’il caresse d’une main, l’autre jouant avec sa peluche. Il a repoussé l’épais cache de ses mitaines, dévoilant le tissu noir des sous-gants, et je dois retenir le geste instinctif de choper ses doigts avant qu’il prenne froid. Sauf qu’il sait ce qu’il fait, et fin ou pas, le tissu le tient au chaud. Alors je remballe mes pulsions à la con, reviens au truc moche qui ronronne sur ses genoux. Et qu’il compte sans doute sérieusement garder, parce qu’Auré est juste trop gentil avec les esprits perdus.

L’idée me tire une ébauche de sourire, et je relève la tête vers lui, retrace les contours de son visage à la lueur de la lampe sourde posée sur la neige. Et il est trop triste, ou trop paumé, et ça me tord méchamment le cœur. Si c’est ce putain d’esprit qui est en train de le manipuler, je le bute et j’en fais une descente de lit.

— Zoizeau.

Il me regarde pas, les yeux toujours rivés sur la cascade. Mais c’est pas étonnant. Quand il fixe pas quelqu’un parce qu’il est fasciné par son costume, c’est rare que mon zoizeau regarde les gens. Ça fait partie du package autistique, avec l’autostimulation, la voix trop neutre et l’air à l’ouest. Ah, et l’incompréhension flagrante de la moitié des codes sociaux en vigueur. Et encore, c’est parce que son frère lui a expliqué le pourquoi du comment de l’autre moitié. Bon, en attendant, mon appel n’a pas marché. Allez, deuxième essai.

— Joli zoizeau, hey.

— Oui. Moi.

— Zoizeau, qu’est-ce qui ne va pas ?

Il joue avec sa peluche, les yeux toujours tournés vers le ciel, se décide enfin à répondre.

— Pourquoi tu n’aimes pas Luka ?

Ah. Évidemment, il a capté ça. Merde. Je grimace, cherche mes mots un instant.

— C’est pas que je l’aime pas, zoizeau. C’est lui qui m’aime pas. Ou du moins, il ne me fait pas confiance. Il croit que je ne suis pas assez bien pour toi.

Parce qu’un tueur à gages n’est pas censé papillonner autour des zoizeaux de paradis. Sauf que si on choisissait de qui on tombe amoureux, ça se saurait. Et ce drôle d’oiseau multicolore a volé mon cœur la première fois que je l’ai vu, juste parce qu’il est… lumineux, adorable et profondément doux. J’’ai aucune intention de le lâcher, loup-garou mécontent ou pas. Auré me regarde, les sourcils froncés, et je lui souris, parce que je suis incapable de ne pas le faire.

— Mais… Moi j’aime être avec toi.

— Je sais, zoizeau. Moi aussi.

Un instant de silence pendant qu’il revient vers le ciel. Les minutes s’étirent, meublées par les sons des chiens derrière nous et par sa respiration tranquille, jusqu’à ce que sa voix toujours trop neutre s’élève à nouveau.

— C’est parce que tu tues des gens.

— Oui. Les gens normaux ont tendance à trouver ça dérangeant.

— Mais Paul aussi a tué des gens, et ça ne dérange pas Lo.

— Ton frère ne fait pas partie des gens normaux. Mais bref, Luka a peur que je te fasse du mal je suppose.

Mon zoizeau m’observe, la tête penchée, l’air perplexe et ça me réchauffe le cœur.

— Mais tu ne vas pas me faire de mal.

— Non. Jamais.

J’en serais bien incapable, même si le sort du monde en dépendait. Il me sourit, tranquille et confiant. Je viens serrer doucement son poignet, entremêle mes doigts aux siens. Merde, Luka a raison, je le mérite pas. Parce que personne ne le mérite, en fait. Alors, je m’arroge le droit de le prendre quand même. Il baisse la tête vers l’esprit-carcajou, le caresse avec précautions.

— Si je le dis à Luka et qu’il arrête d’être bête, tu l’aimeras bien ?

— Je peux toujours essayer.

— Tu promets ?

— Oui, joli zoizeau de paradis. Je promets d’essayer.

 

* * *

 

Je regarde Fish, me perds dans son costume, parce qu’il est à nouveau doux et coloré, sans les aspérités râpeuses de tout à l’heure. Et… Fish ne me ment pas, donc il essayera de bien aimer Luka. Et je demanderai à Luka de faire pareil. Alors tout ira bien, et ils ne me feront plus mal au cœur en étant en colère. Je souris, relève la tête vers la Grande Ourse et l’étoile Polaire, une main dans celle de Fish et l’autre glissée dans la fourrure du tout jeune esprit qui ronronne dans le carcajou collé contre moi. Et puis je le lâche, sors mon téléphone de ma poche de poitrine. Je trouve l’olivier de Lo, tape rapidement.

« J’ai adopté un bébé esprit carcajou. Il était tombé dans un piège. Tu crois qu’il sera content si je lui fais un collier ? »

Je relève les yeux, cherche les premières couleurs dans le ciel. Toujours rien. Je reviens à mon téléphone, vérifie les données temps réels transmises par mon appli. Tout bientôt, normalement. Je reviens sur la discussion avec Lo, juste au moment où la réponse s’affiche.

« Pense à aller le faire vacciner contre la rage, alors. Pour le collier, tu peux, mais il faut qu’il puisse l’enlever s’il se coince dans des branches. »

Ah. Oui. C’est vrai, il ne faut pas qu’il reste coincé. Le collier dans ma tête se modifie, s’adapte, peut être avec un élastique ? Oui, avec un élastique ce sera bien. Je range mon téléphone, reglisse les doigts dans la fourrure du carcajou qui se presse contre ma main avant de relever les yeux vers les étoiles qui scintillent loin au-dessus de nous.

Et puis soudain je les vois. Les premières lueurs. Un vert pâle, timide, qui vibre et s’efface. Un instant d’hésitation, et puis le ruban réapparait, s’épanouit au-dessus de la cascade, ondulant au gré d’un vent invisible. Je serre le poignet de Fish, pointe le ciel.

— Regarde.

Il lève la tête, et son souffle se coupe, les tissus de son costume se figeant brièvement avant de s’accorder à la danse des couleurs au-dessus de nous. J’aime quand son costume est comme ça. Et tout autour de nous les esprits pépient gaiment pour saluer les lumières du nord. Je me laisse tomber sur le dos, les bras derrière la tête et les yeux sur le ciel. Fish tourne la tête vers moi, et son costume vire au gris pendant qu’il me fixe. Ça arrive souvent, même si je ne sais pas pourquoi. J’avais fait un bracelet pour empêcher qu’il soit gris, pour recoudre les failles dans son costume, mais ça n’avait pas très bien marché. Peut-être qu’il faut que je fasse un costume entier. Comme je fais parfois pour Lo.

— Fish ? Tu veux un costume ?

Il cille, me sourit, et doucement les couleurs reviennent.

— Non. Mais…. Il y a quelque chose que je voudrais bien. Si tu veux bien aussi ?

— Oui. C’est quoi ?

— Un baiser ?

Je le regarde, fixe le costume toujours un peu trop gris, un peu trop incertain. Et c’est vrai que Lo est moins gris, quand il ne va pas bien et que ses amoureux l’embrassent. Son costume s’apaise et pétille. Et puis, c’est agréable les baisers. Axel m’en avait fait un, une fois, pour me montrer. C’était agréable.

— D’accord. Je veux bien.

Il m’observe un instant de plus, et son costume s’adoucit encore pendant qu’il me sourit. Il se penche vers moi, lentement, viens poser ses lèvres sur les miennes, une main effleurant ma joue. Et c’est doux et chaud. Je crois que j’aime bien les baisers.

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12 réflexions sur “Nouvelle #1 : Histoire d’esprits

  1. Aure qui s’élance pour un bébé esprit carcajou, c’est tellement… Aure XD Et en même temps, j’adore qu’il soit assez perceptif pour voir la tension entre Fish et Luka. Les zoiseaus de paradis, ça voit beaucoup de choses, l’air de rien.

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