Et voilà que l’opération #freedomtokiss touche à sa fin ! L’occasion pour moi de vous remercier (encore) de votre intérêt, de votre fidélité, de vos partages… J’espère que vous avez apprécié la lecture et le voyage auquel les auteurices vous ont convié !

Je vous laisse donc pour la clôture du périple en compagnie de Noah, signé Sophie !


NOAH

 

Sophie

 

Il court.

À perdre haleine.

Ses baskets usées frôlent les pavés.

Le souffle manque, son torse est douloureux.

Qu’importe.

 

Quinze minutes.

Le temps s’égrène, imperturbable.

Effrayant, pense-t-il, comme le monde continue de tourner alors que le sien s’écroule.

 

Les trams en panne, les bus bondés et inaccessibles.

Comme si l’Univers se liguait contre lui.

Contre eux.

 

Il n’en a cure, Noah.

Pour l’heure, il se hâte.

Le reste, on verra plus tard.

 

 

2

 

La vie de Noah avait toujours été un juste milieu.

Second d’une fratrie de trois enfants, dont l’aînée était sa sœur jumelle. À deux minutes près.

Ni asocial ni populaire.

Il avait besoin de monde, comme il savourait la solitude.

Ce jour-là, au lycée, la pause déjeuner appelait au calme. Il s’était installé tout près du hall d’entrée, avait étalé ses longues jambes fines devant lui et ouvert son roman à l’endroit délimité par son marque-page.

Black Iris, Leah Raeder. Une lecture poignante, incisive, qu’il n’arrivait pas à lâcher.

Ainsi plongé dans son monde, il reléguait le brouhaha en bruit de fond apaisant. Comme un pied dans la réalité, pour ne pas manquer la reprise des cours. Le jeune homme remonta ses épaisses lunettes sur son nez volontaire et tourna sa centième page.

Il lisait un passage crucial, quand une voix grave atteignit ses oreilles.

— Excuse-moi, je peux ?

Il leva la tête vers le garçon qui se tenait devant lui. L’air nonchalant, voire timide. Un peu costaud, aux cheveux d’un roux très vif et à la peau nacrée.

Sa bulle se disloqua en un « pop ! » qu’il fut le seul à entendre. Il dut cligner plusieurs fois des yeux avant de comprendre l’origine de cette intrusion.

— Tu es appuyé sur mon sac.

— Oh, désolé.

Noah se leva, soudain un peu gêné.

Il le regarda récupérer son bien. Il connaissait peu de monde, au lycée. Hormis Ava, ses amis se comptaient sur les doigts d’une main. Ce n‘était donc pas étonnant qu’il ne l’ait jamais vu avant.

L’autre passa une bretelle sur son épaule et se tourna vers lui, l’air avenant.

— François, au fait.

— Noah.

— Merci d’avoir gardé mon sac, Noah.

Il remarqua seulement le léger accent, anglo-saxon, semblait-il, qui ponctuait la fin de son prénom. François pencha un peu la tête pour lire le titre du roman, ses lèvres s’étirèrent en un sourire.

— Si tu aimes celui-ci, tu devrais adorer Bad Boy.

Étrange, pensa Noah, cette timidité soudaine.

Et cette chaleur diffuse, au creux du ventre.

– Merci, répondit-il toutefois, avant qu’il ne s’éloigne.

 

3

 

 

Dix minutes.

Ses chevilles menacent de flancher.

Ses poumons sont sur le point d’exploser.

 

Il repense à M. Camus, le prof de sport, sans trop savoir pourquoi.

À ce léger défaut, qu’on lui a trouvé, enfant.

Un palpitant trop peu vaillant.

Qui ne l’a jamais empêché d’avancer, pourtant.

 

On lui a dit que c’était contre nature, que son cœur était trop grand pour lui.

Qu’il ne pouvait pas contenir autant de monde.

Il s’en fout.

L’amour se partage et l’Amour, le vrai, est sur le point de s’enfuir.

Alors, il court.

 

 

4

 

 

Il ne le revit qu’au bout d’un mois, quatre longues semaines, cent vingt jours, aucune idée du nombre de minutes.

Difficile de retrouver quelqu’un, parmi les mille deux cents élèves du lycée, surtout quand on ne l’a vu qu’une fois. Noah avait perdu espoir et puis, lors d’une banale fin de matinée, François réapparut.

Adossé sous le préau, esseulé, les yeux rivés sur son smartphone.

Il observa ce visage rond, constellé de taches de rousseur, la petite fossette au coin de sa bouche, qui s’accentuait quand il souriait, absorbé par son écran. Sa peau, aussi pâle que la sienne était sombre, son sweat-shirt gris sur lequel se détachait un drapeau anglais. Ses jambes, plus longues que les siennes, engoncées dans un jean qui semblait un poil trop petit pour lui. Sa silhouette, ni fine ni épaisse, juste… lui.

Noah ne s’était même pas demandé pourquoi il ressentait un si fort besoin de le retrouver.

Des dizaines de phrases d’accroche tournèrent dans sa tête, toutes plus banales les unes que les autres. Aucune ne parvint à le satisfaire, il préféra rebrousser chemin.

 

Ce fut François lui-même qui initia le contact, le lendemain. Pile à l’endroit de leur première rencontre.

— Tiens, salut, Noah.

Le jeune homme sursauta, en reconnaissant son timbre particulier.

Pour la seconde fois, François pencha la tête.

– Alors, tu en penses quoi ?

Noah regarda la jaquette de Bad Boy, comme s’il la découvrait. Le sourire éclatant de l’autre adolescent provoqua le sien, en miroir.

– Canon.

François rit et désigna l’espace vide à côté de lui.

— Je peux ?

Noah acquiesça.

Un essaim de papillons s’envola dans son ventre.

 

 

5

 

 

Cinq minutes.

Le toit vitré de la gare s’affiche au loin, droit devant.

Les yeux rivés sur son objectif.

 

On lui a dit que c’était mieux comme ça.

Qu’après tout, il est jeune, ça lui passera.

Qu’on ne peut pas aimer un garçon de cette façon, quand on est soi-même un garçon.

 

Il l’a cru, cet imbécile de Noah. Jusqu’à ce qu’il réalise qu’il se trompait.

Alors il continue.

Son téléphone dans la main.

Les poumons au bord des lèvres.

Le cœur au bord du vide.

 

L’écran s’allume, soudain, et attire son regard.

La voie s’affiche.

Il accélère.

 

 

6

 

Il en fallut, des rencontres improvisées ou non, au gré de leurs emplois du temps.

Des confidences posées au creux de l’oreille, penchés sur les bouquins du CDI, au milieu du brouhaha des autres lycéens.

Les parents de François, des Français expatriés en Grande-Bretagne, étaient revenus pour une année dans leur pays natal. Lui n’avait connu que Londres, c’était sa première année ici. Il ne savait pas encore s’il s’y plaisait, ses amis lui manquaient.

Noah lui présenta Ava, sa seconde moitié, comme il l’appelait.

Ils se lièrent d’amitié.

 

Auprès de François, tout semblait différent.

Adieu le juste milieu. Il passait en première position dans le cœur de quelqu’un.

Et il appréciait cela.

 

Il ne réalisa pas tout de suite, la particularité de ce qu’il ressentait pour lui.

Noah ne connaissait pas l’amour.

À vrai dire, cela ne l’avait pas vraiment travaillé, à l’inverse de ses camarades. Peut-être n’avait-il, finalement, pas encore rencontré la bonne personne.

Était-ce vraiment de l’attirance, après tout ? Comment pouvait-on définir leur relation ?

 

Il obtint sa réponse au fond d’un couloir, à l’intercours.

François fit le premier pas. L’air gêné et les joues rouges.

Il commença par un léger baiser sur la pommette.

Et comme Noah ne le repoussait pas, il posa sa bouche sur la sienne.

En douceur, presque timide.

 

Le jeune homme se sentit bien gauche. Lui qui n’y avait jamais goûté se félicita d’avoir la peau assez sombre pour cacher les rougeurs sur ses joues.

Et cette délicieuse présence, là sur ses lèvres, persista bien après qu’il se soit éloigné.

 

 

7

 

Une seconde.

Plus il y pense, plus ses erreurs lui sautent à la figure.

Il a réalisé trop tard combien son absence allait le déchirer.

 

Noah court toujours.

Le quai apparaît dans son champ de vision.

Un train s’éloigne.

 

 

 

8

 

Les coups. Les moqueries, ou le silence qui les accompagne.

François les affrontait la tête haute, pas Noah.

Il ne supportait pas de devenir le centre de l’attention, encore moins pour ça.

Peut-être avaient-ils raison, pensait-il. Après tout, ne leur avait-on pas toujours appris que ce sentiment n’existait qu’entre un homme et une femme ?

Il tentait de résister. Peut-être pas assez.

Combien d’autres, avant lui, s’étaient retrouvés dans cette situation ?

— Ils ne comprennent pas, expliquait François, que tu puisses aimer quelqu’un comme moi.

Alors, Noah avait commis la pire erreur de sa vie.

Il avait dénoué ses doigts des siens, et baissé les yeux.

— Mais je ne t’aime pas.

Le regard qu’il lui adressa, à l’issue de son mensonge, lui creva le cœur bien plus que les poings de ses camarades de classe.

François n’avait pas répondu tout de suite.

Il avait remis son sac sur ses épaules, avec lenteur.

Ses lèvres ne s’étiraient plus en ce fin sourire qu’il aimait tant. Ses beaux yeux pâles ne brillaient plus que de tristesse.

— Pardonne-moi de l’avoir cru.

 

Il n’était jamais revenu au lycée.

Les insultes avaient continué, mais Noah était assez entouré pour les ignorer.

Il n’apprit que bien plus tard, grâce aux indiscrétions de sa sœur, que François allait repartir en Angleterre.

Définitivement, peut-être.

Cette idée le brisa.

Allongé dans le noir, chaque nuit, il repassait le film de leur rencontre, analysant chaque détail, chaque sentiment ressenti. Pour se convaincre, peut-être, qu’il avait eu raison. Même si son cœur ne cessait de lui hurler l’inverse.

Il avait fini par prendre son téléphone et adressé plusieurs messages au jeune homme. Neutres, ou tristes.

Il n’obtint jamais de réponse.

Il comprit, la veille du départ, que s’il campait sur ses positions, il ne resterait d’eux que des regrets, des larmes.

Le fantôme d’une histoire mort-née.

 

La nuit lui avait porté conseil.

À l’aube, Noah avait enfilé ses baskets et commencé à courir.

 

 

9

 

 

Il a beau bousculer les familles restées sur le quai, il arrive trop tard.

Il souffre. Des griffes lui déchirent chaque muscle. Avec lenteur et délectation.

Il aspire de grandes goulées d’air, ses jambes tremblent.

Il baisse la tête, puis le torse.

Pose ses mains sur ses genoux pour reprendre son souffle.

— Noah ?

Cette voix ressemble à un doux nectar au creux de l’oreille.

François se tient devant lui.

Par Dieu sait quel miracle, il est resté sur le quai.

Noah ne réfléchit pas. Il parcourt la distance qui les sépare à grandes enjambées, attrape son visage entre ses mains.

L’embrasse.

Un baiser au goût de sel, qui vaut toutes les promesses du monde.

 

4 réflexions sur “Nouvelle #9 : Noah

  1. L’urgence de la course et les souvenirs en contrepoint, c’est super bien amené.
    Et Noah qui réalise son erreur et n’y réfléchit même pas avant de commencer à se ruer droit vers la gare… c’est un très joli moment, bravo ❤

    J’aime

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