Êtes-vous prêt-e-s pour un peu d’adrénaline ?

C’est parti pour une nouvelle très punchy – Entre les Murs, d’Elena !


ENTRE LES MURS

 

ELENA

 

— Dan ?

La voix basse – presque un murmure – résonne soudain dans mon oreillette. Je me redresse en balançant mon bouquin sur le lit, alarmé : déjà parce que S n’est pas le genre à chuchoter, et ensuite parce qu’il est censé être gardé par Ash pendant la rencontre avec le gang. Mon flingue est calé dans mon dos alors que je saute sur mes pieds, et je passe ma veste sans réfléchir.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— C’était une embuscade, il siffle. J’ai fait le ménage, et on est retranchés dans St-Argent, mais Ash a pris un sale coup à la tempe. Il est pas hyper bien, là, tout de suite.

Je jure entre mes dents et dévale l’escalier.

— Je suis là dans vingt minutes.

Je déboule au sous-sol et manque de rentrer dans la forme de colosse de Brian : il a encore un bandage à demi-fait sur l’avant-bras, où le couteau l’a entaillé il y a deux jours.

— Uz, ta moto, j’aboie à l’adresse de la tête qui sort de la salle de muscu. Et toi, Doc, j’ai besoin que tu me suives avec le van. S est à St-Argent. Embuscade, plus ou moins sous contrôle. Grouillez !

Uz cille une fois, disparaît en boitant, et revient une seconde plus tard en me lançant le trousseau. Je remonte comme une tornade, sors de la planque pour enfourcher le bolide et démarre sur les chapeaux de roues. Merde ! Je le sentais pas, ce rendez-vous avec le gang des Brumes – déjà qu’ils sont décimés, d’un coup ils auraient le fric de se payer les armes modifiées crées par S ?

Je double une bagnole en prenant mon virage à une telle vitesse que le conducteur me klaxonne à la gueule – une rareté, vu qu’on conduit tous comme des tarés dans la Basse-ville. Je coupe droit par l’hosto et plusieurs territoires de gangs. Pas le temps de faire du slalom diplomatique entre les divisons de la ville.

J’entends au moins une balle qui siffle, des hurlements furieux ; les tags de territoire défilent entre les trottoirs et les avenues de goudron défoncées, et enfin, la forme imposante des pierres de St‑Argent se dessine. La seule église du bled, à demi en ruine, depuis longtemps devenue un mélange de squat à camés et de planque pour les fugitifs. Les vitraux ont fini arrachés et vendus y a un bail : plus que des planches larges aux fenêtres et des murs épais. Le bâtiment est bâti comme une putain de forteresse, écrasante et solide malgré la porte enfoncée.

Rien de bien nouveau sous la nuit qui tombe.

Mais la rencontre avait lieu sur la petite place devant l’église.

Je coupe le contact et file vers l’édifice, à couvert des arbres rachitiques. Accroupi, je frôle le flingue dans mon dos, puis me ravise. Je me rabats sur les mitaines renforcées dans la poche de mon blouson : même avec un pistolet modifié crée sur mesure par S, je tire comme un pied.

— Je suis là, je souffle. Situation ?

— Je suis retranché juste derrière la porte. Ash couvre l’arrière. On les a tous eu, mais s’il ont prévenus des renforts…

Je montre les dents dans l’obscurité.

— Ok. Reste en alerte.

Je me glisse depuis l’obscurité plus profonde de la canopée vers l’arrière du bâtiment et l’ombre projetée par l’église : mes fringues noires me rendent presque invisible, mais sous la lune, mes cheveux vont s’éclairer comme un putain de phare. Je m’accroupis contre la pierre aux arêtes acérées pour jeter un coup d’œil vers le mur nord. C’est la que je me mettrais pour prendre à revers un type tapi à l’intérieur, peut-être avec des flashbangs ou des grenades histoire de les descendre à la sortie. Mais rien ne bouge. Juste l’ombre du feuillage qui ondule sur les pierres grises.

Il y a bien un pied qui pend sur le rebord écroulé, mais vu la large tâche rouge éclairée par la lune, Ash lui a régulé son compte bien avant que je ramène ma pomme.

— Point nord, RAS je siffle à mi-voix.

Je trouve le dernier gus ramassé derrière leur van. La balle l’a cueilli en pleine tempe en même temps que la volée d’éclats de fer et de verre. Son visage réduit en charpie est couvert de sang au point de masquer ses traits.

Je jette un coup d’œil amusé vers l’église.

Dommage que les Brumes aient oublié qu’ils n’ont pas emmerdé n’importe qui. Enfin, S ne s’est pas présenté comme tel, bien sûr – son alias pour ce genre de situation, c’est « le revendeur de l’armurier de génie qui fait les flingues. » Mais quand même, quand on connaît le genre de balles que fabrique S… Faut être con pour faire chier un de ses « soi-disant » gars.

Je remballe le couteau que j’avais dégainé dans le fourreau sur mon dos, et file à pas de loup vers St-Argent.

**

— S ?

Je me redresse contre le mur avec une grimace, resserre ma prise sur le briquet, pouce prêt sur la molette : la ligne de poudre s’étend en travers de l’entrée. Pas suffisamment pour tuer, mais assez pour provoquer une explosion et une flamme qui vire vaguement verte à cause de l’accélérant que je mélange à la poudre de mes balles. De quoi faire bondir un gus deux secondes, le temps que je l’aligne en beauté. Je resserre ma prise sur la crosse : la voix m’a tiré un soupir de soulagement, mais je suis pas complètement con, non plus.

— Dan, je jette. La vie est belle ?

— L’éclate. Un vrai cimetière.

De l’autre côté de la moitié de salle encore debout, le cuir clair de la veste d’Ash jette un reflet  brun quand il s’avance en sortant de l’ombre, flingue enfin abaissé. Les mots de passe étaient bons, donc personne n’a d’arme sur la tempe, ni d’un côté de la porte, ni de l’autre : n’empêche qu’Ash se glisse à côté de moi, dans l’ombre d’un des piliers face à l’entrée.

— Entre. Fais gaffe au fil devant la porte.

Le canon épais du Crossfire précède Dan dans l’église : il passe le filin tranchant suspendu aux vieux gonds – notre première ligne de défense, le bracelet extensible d’Ash est décidément utile – d’un mouvement fluide. Les bottes paramilitaires se posent presque sans un son dans la poussière alors que Dan balaye l’intérieur sombre du regard. Je vois ses yeux pâles s’étrécir en passant devant la cachette d’Ash, puis se poser dans mon recoin : en deux bonds, il s’accroupit près de moi. Je vois son regard passer sur mon fauteuil renversé, la traînée dans la poussière jusqu’ici, et son visage fin se tord de rage.

— Tu es blessé ?

— Des sales bleus et des éraflures. Une balle dans le gilet en plein dans entre les omoplates. Les jambes… J’en sais rien. Ash a palpé, il dit qu’aucun os n’avait l’air déplacé.

— D’accord. Brian est derrière moi. (Il tape brièvement son oreillette.) Doc, t’es où ? Cinq minutes, ok. On est clair de notre côté. Pas d’urgence.

Il lance un regard interrogateur à Ash en le disant, mais mon second garde du corps fait un signe négatif – sans oser secouer la tête, sans doute à cause de l’œuf sauvage qui lui a poussé sur le front, cisaillé par une plaie couverte de sang séché. Il échange un rapide coup d’œil avec Dan, et s’assoit contre le pilier avec une grimace de douleur, pressant lentement son crâne contre le granit.

— T’endors pas.

On l’a dit à la même seconde, et Ash nous présente son majeur avant de récupérer son paquet et de s’en allumer une. La fumée violette de la clope modifiée – juste un synthétisé de nicotine – s’élève joyeusement vers le trou dans le toit. Je soupire en retenant une grimace de mon propre cru : faut bien le dire, j’ai plus l’habitude que Dan et Ash s’en prennent plein la gueule. La plupart du temps, personne n’a jamais l’occasion de me m’approcher, et encore moins me mettre en feu croisé. D’ailleurs, les deux premières balles se sont écrasées dans le gilet d’Ash à défaut de ma tête.

Les connards de Brumes.

Je le sentais pas, c’est bien pour ça que j’ai chopé deux gilets au marché noir en les payant la peau du cul. Mais je m’attendais pas à qu’ils foutent le deal en l’air à ce point. Je sais pas où crèche le reste du gang, mais je le saurai d’ici à la fin de la semaine.

Les doigts froids de Dan effleurent la ligne de ma mâchoire.

— Hey, ça va ?

— Je vais les massacrer, je crache. Tous jusqu’au dernier.

Dans l’ombre, je devine plus que je ne vois son sourire, ses cheveux blond doré rendus presque blancs sous la lune.

— J’ai vu que tu t’en étais déjà donné pas mal à cœur joie, il murmure.

Son ton est calme, même vaguement amusé, mais ses doigts frôlent mon bras en sang, là où je me suis ramassé quand mon fauteuil a basculé. Et ses yeux d’habitude si clairs sont presque noirs de colère, l’iris réduit à une ligne fine dans la pénombre. Je lui serre brièvement les doigts, puis jette un coup d’œil aux deux mecs descendus étalés sur le parvis en haussant les épaules.

— Ils se sont cassé la gueule pile devant mon flingue. J’ai à peine eu à viser.

— Je parlais de celui dehors, en fait. (Je fronce les sourcils.) Avec le visage réduit à une pulpe sanglante ?

— Oh, lui. En pleine tête. Ça lui apprendra à ricaner face au mec en fauteuil.

La tension dans les épaules de Dan retombe enfin, et il éclate de rire.

 

**

 

Les roues larges sur la rocaille du bout de forêt autour de St-Argent annoncent le van, et je me lève en faisant signe à Ash : il écrase son mégot et se relève – trop lent, et ses premiers pas sont hésitants – pour venir se camper devant S.

Le vent glacial me frappe en pleine face quand je quitte les murs de l’église. Elle porte bien son nom, la nuit, d’ailleurs : la lune illumine l’intérieur du bâtiment de reflets blancs depuis le trou dans le toit, et la poussière en suspension tournoie doucement dans la lumière aux nuances bleutées. À côté de ça, la luminosité est bien assez puissante pour distinguer la forme noire du van qui se gare en dérapage furieux à quelques mètres. La crinière brune, blanche et rouge du Doc est à peu près aussi impossible à rater que la bagnole, et je me détends. Il attrape son sac à dos et se rue vers moi pendant qu’Uz fait sortir la rampe à l’arrière avec un claquement sec qui résonne dans le silence.

Trois minutes plus tard, le Doc revient avec S en prise de pompier d’un côté, le fauteuil de l’autre.  Il m’envoie Ash quasiment sur les bras avec un coup d’œil assorti d’un haussement d’un sourcil qui veut dire « Fais gaffe à ce qu’il se vautre pas ». Je grimace en traînant le mec qui me rend bien sept kilos et une demi-tête – c’est  pas dur – et Uz remballe la rampe pour démarrer sur les chapeaux de roue dès qu’on est tous là.

Sans surprise, S et Ash finissent à l’infirmerie sous la garde de Brian.

Je tourne un peu au sous-sol avant de me résoudre à regagner l’étage. J’ai pas vraiment eu le temps de paniquer entre le coup de fil, ma chevauchée de taré dans la ville, et mon arrivée sauvage dans l’église, mais… merde. Ce n’est pas passé loin. Je veux dire, fauteuil ou non, c’est pas comme si S ne savait pas se défendre – preuve à l’appui à St-Argent ce soir.

N’empêche qu’il a pris une balle, et c’est rare qu’on porte des gilets : dans les bas-quartiers, c’est comme un néon qui hurle « On est pas sûrs de nous » et couplé au fauteuil ? La plupart du temps, ça risque de lancer les hostilités plus qu’autre chose.

Surtout quand on considère à quel point les armes modifiées de S sont connues – et disputées – dans la Basse-ville. On a du fric, et même si S ne se montre jamais en tant que tel, l’idée que « le revendeur en fauteuil » a accès à des flingues avec des balles capables d’un massacre dans un rayon de trois mètres à la ronde… ça hérisse pas mal de gus de se dire qu’ils doivent payer l’infirme une putain de blinde pour avoir leurs armes. Et sans moufter, s’il vous plaît.

J’aurais pas dû le laisser y aller, même s’il me casserait la gueule s’il m’entendait le dire. Même si le con est tellement borné que quand il a décidé d’aller quelque part, c’est comme parler à un sourd.  Je grogne et balance ma veste au jugé, dépose le Crossfire et son acier noir, mat et presque sans reflets, sur ma table de nuit. Je retrace le S gravé sur la crosse.

C’est même pas qu’il est allé se foutre dans le merdier.

Je le respecte pour ça, pour son refus épidermique de rester à l’écart. Son arrogance, la façon dont il se tient toujours droit dans son fauteuil. Dont il ne cille jamais à devoir lever la tête pour regarder quelqu’un dans les yeux. J’adore sa foutue fierté. Y a des tonnes de gars bourrés d’égo dans la Basse-ville, gangs oblige. Mais lui ? Il mérite son putain d’orgueil comme peu ici.

Mais bordel, le fait qu’il se soit pris une putain de balle me donne envie d’arracher la tête de quelqu’un.

Je passe une main rageuse dans mes cheveux : loin d’être retombée maintenant que j’ai trouvé et ramené S à la planque, la tension continue à me nouer les épaules. Je serre et desserre les poings, tâchant de me calmer. C’est à peu près aussi efficace que de me répéter que tourner en rond devant l’infirmerie comme un lion en cage ne sert à rien.

S ne sera pas le seul à aller trouver les Brumes : ils vont regretter d’avoir touché à mon mec.

Et je sais même exactement auprès de qui me rencarder. Y a des anciens du gang qui ont eu la jugeote de se tirer avant que ça explose : Josh sera ravi de les balancer sous le bus, sans parler de Balthazar. J’ai  pas des masses de potes, mais faut pas m’emmerder. Moi, ou mon gang, sans parler de mon boss. J’adresse un rictus sauvage à ma chambre.

Je me laisse tomber sur mon pieu avec un soupir : je filerais bien tout droit choper mon contact, mais j’aimerais au moins être sûr que tout est réglo pour mon mec, ou Ash et sa concussion. Je m’allume une clope pour me calmer un peu les nerfs, mais y a rien à faire. Si je reste là à attendre, je vais virer chèvre.

Je bondis sur mes pieds quand un crissement familier s’élève dans le couloir : deux coups à la porte, et à ma grande surprise, S s’encadre dans le chambranle. Le fauteuil a pas l’air trop mal en point, juste le recouvrement d’un accoudoir éraflé. Son utilisateur, par contre… Une marque rouge et enflée, qui n’était pas là il y a une heure, apparaît sur sa pommette. Et son avant-bras droit salement écorché a fini sous des bandages légers. Je jette un œil à ses mains – y a rien qu’il ne hait plus que de ne plus pouvoir se déplacer comme il veut – mais apparemment ses mitaines ont protégé ses paumes du plus gros de l’impact.

— Je peux entrer ?

— Ouais, vas-y.

Il roule dans ma piaule avec des mouvements lents et raides, bien loin de sa fluidité habituelle : en général il manie cet engin comme une bécane, chaque mouvement puissant mais économe. Pas maintenant. Son dos reste raide comme un piquet, et alors qu’il s’approche, je note ses traits tirés, la fine pellicule de sueur qui couvre son cou. Merde. J’aurais dû le voir venir, après la chute, le fait qu’il se soit traîné sur cent mètres, la balle dans le dos.

Il fait une crise.

**

Je lui adresse un sourire las en me garant à côté du pieu, bloque mes freins d’un coup sec. Ma main glissante de sueur manque de déraper sur la planche de transfert. Trop bien polie, sans antidérapant. Et putain, ma colonne me tue.

— Massage ?

Je vire mes bottes déjà délacées en calant le bord de la semelle contre le montant du lit et tirant mes jambes à moi de quelques centimètres. Si Dan voit mon horrible grimace au moment où la crampe me mord le haut des lombaires, il ne commente pas, et je m’allonge avec un gémissement de soulagement sourd quand mon corps touche le matelas.

— S ?

Ah, ouais. Y avait une question.

— Non. J’ai un futur hématome énorme entre les omoplates. Fusil à pompe, et il était vraiment proche. Brian l’a assez glacé, tamponné et tripoté. J’aimerais juste… pieuter chez toi ?

Dan hausse un sourcil, mais va ouvrir la fenêtre avant de se laisser tomber à côté de moi, clope au bec. Je laisse filer un soupir en fermant les yeux. « Pieuter chez toi », ouais, c’est presque ça. La vérité, c’est que je me sens claqué. Tellement épuisé que je me suis dirigé vers sa chambre sans réfléchir : juste avoir sa présence à côté de moi, étalé sur son lit. Même l’odeur d’herbe et de musc piquant du tabac est devenu coutumier au fil du temps. Je peux presque sentir sa chaleur à moins d’un mètre.

Et ça fait du bien.

Je voulais vaguement lui demander de contacter Josh, de choper la localisation des Brumes… Je suis trop crevé. Le début de crise a commencé dans l’église, pendant que je me traînais sur le sol en  me tordant les vertèbres pour avancer plus vite. La pierre glaciale, l’immobilité en restant tapi dans mon coin, n’ont pas aidé.

Je tourne la tête vers lui, et croise les yeux bleus, si frappants dans son visage fin, son teint clair : je lève la main, sans réfléchir. Mes doigts effleurent sa joue.

Il ne recule pas mais fronce légèrement les sourcils.

— Ça va ?

Je me mets à rire : y a pas deux mecs que je pourrais toucher avec affection et récolter une question inquiète en réponse. Mes doigts reviennent dans mon giron, à regret. Je savais qu’il allait le prendre… pas mal, mais Dan n’aime pas le contact : il est à peine tactile, même dans ses bons jours. Comme une bulle ou une ligne d’espace vital bien plus large que la majorité des gens. C’est même pas de la peur ou du vrai dégoût, juste… qu’il n’aime pas ça. Je m’y suis fait. En fait, c’est devenu une des choses qui me font sourire, cette façon dont il se hérisse devant une accolade prolongée ou un bras autour des épaules, surtout sans prévenir. D’autant que Dan me tolère dans son espace, sur son pieu, et c’est plus que ce qu’il ferait pour personne.

— Ouais, ça va. Je suis fatigué. Désolé.

**

Je penche la tête.

Qu’il soit claqué, fatigué par la douleur et la colère, je veux bien. Je connais cette tête. Sauf qu’en général, lui en crise et épuisé, ça ne se traduit pas par son toucher. Pas que ça me gêne, je suis pas sauvage à ce point. Et S a toujours respecté ma réaction au contact : je n’aime pas qu’on m’approche, qu’on envahisse mon… ah, ça peut paraître idiot, mais… mon territoire, d’une certaine façon. Sans même parler de quelque chose de plus, comme le pouce de S qui vient de me frôler la joue. Il ne fait pas un mouvement pour s’approcher davantage, les yeux chaleureux, et craque même un léger sourire compréhensif.

Je souris en retour, même si ça me fait me sentir… étrange. Pas mal, pas vis-à-vis de S, juste toujours un peu bizarre.

Il y a toujours ce fond d’idée bien ancrée que l’affection devrait passer pour le toucher. Ce soir, il n’y a que de la fatigue sur ses traits tirés, mais parfois – après un combat, ou quand je m’entraîne sur le sac de sable de la salle de muscu – je peux voir l’envie dans ses yeux sombres, la façon dont son regard se pose sur moi juste un peu trop longtemps. Je sais reconnaître le désir, même si ça ne signifie rien pour moi. Et S n’a jamais insisté une fois que j’ai tracé ma ligne dans le sable.

Au final, c’est tellement rare qu’il m’approche de cette façon que je sens une touche d’inquiétude monter.

— S ?

— C’est rien.

Ses yeux noirs reflètent la lumière d’un néon vert en provenance d’une rue adjacente à la planque : son teint mat se pare de reflets maladifs. Il n’a jamais l’air très frais pendant une crise ; même maintenant, il a refermé les yeux, blême dans la semi-obscurité. Et soudain, je me demande s’il n’est pas venu s’écrouler dans ma piaule parce qu’il voulait du contact, justement.

J’hésite une seconde, puis lui glisse doucement les doigts dans les cheveux.

Je vois son corps se crisper, avant de littéralement s’enfoncer dans le matelas. Il n’émet pas une plainte – bâtard borné – mais les mèches brunes sont humides de sueur.

— Tu sais que tu peux me demander des trucs, je murmure pour ne pas déranger le silence lourd. On s’était mis d’accord, tu te souviens ? J’aime pas qu’on me touche, mais tu peux toujours poser la question.

Le soupir soulève sa poitrine sous le T-shirt noir et il presse sa tête sous ma paume comme un félin. C’est tout juste s’il ne ronronne pas, et je sens mes lèvres esquisser un sourire dans le noir. Sa peau est brûlante, réchauffée par la transpiration, mais la tension qui contracte son ventre et ses épaules quand il encaisse une crampe s’est un peu dissipée. Et il commence à somnoler doucement, aussi.

— T’as pris des médocs ?

— Hum ? (Ses yeux s’entrouvrent, et il m’adresse un demi-sourire.) Ah. Ouais. Deux cachetons. Au moins ça va m’assommer. Une moitié de la nuit, si j’ai du bol.

Il tend la main, tire un peu son oreiller sous sa nuque. Je retire doucement mes doigts, mais il les saisit soudain, avec une vivacité surprenante. Je me redresse sur un coude : son regard cherche mon visage quelques secondes, et son pouce retrace brièvement mon poignet. Je me fais l’effet d’un animal sauvage qui pourrait mordre, et je lui jette un coup d’œil mi-amusé, mi-impatient.

— Crache.

S lâche un son vaguement amusé, relève les yeux sur moi. Noirs, noirs, sous la lumière trop brusque des néons à l’extérieur.

— Embrasse-moi ?

Je tressaille, mais malgré la pointe de dégoût, le voir là – étalé sur mon lit, les yeux mi-clos –  m’inspire une bouffée de tendresse. Il ne pousse pas, ne cherche pas à me convaincre. Ni même à s’excuser. On se connaît trop bien pour ça, et je ne voudrais jamais le voir commencer à être autre chose que direct avec moi.

J’aime sa franchise ; et je la lui rends bien, plus souvent qu’à mon tour. Si je dis non, je sais qu’il n’insistera pas. Qu’il n’y aura pas de lézard, pas de rancune.

Sauf que je n’ai pas envie de l’envoyer bouler. Pas pour un geste qui me coûte aussi peu.

Je souris en repoussant les mèches collées par la sueur sur son front, et me penche. Ses lèvres sont humides sous les miennes : S a un goût de transpiration mêlé à celui, amer, de ses antalgiques, et du jus de kiwi qu’il avale en même temps que ses cachets. De si près, l’odeur de cuir et de poudre qui lui colle à la peau est familière, à tel point que je ne bronche pas quand sa main s’enfouit dans mes cheveux, me rend mon baiser avec douceur.

Et puis il s’écarte, se laisse à nouveau aller sur l’oreiller.

— Merci, il souffle.

Sa voix est légèrement rauque, et même si le fait d’embrasser me laisse toujours de marbre, je sens une touche de satisfaction à le voir détendu sur mon matelas. Dans ce contexte, c’est… pas déplaisant.

— De rien.

Sa respiration se fait posée, puis plus profonde. Assommé, en effet.

La moitié couette que je rabats sur lui ne le fait pas remuer d’un sourcil : je souris encore en saisissant le duvet posé sur la chaise à côté de mon lit, et me roule en boule à côté de la chaleur familière de S.

11 réflexions sur “Nouvelle #4 : Entre les murs

    1. Merci ❤
      Ravie qu'ils t'aient plu, malgré leurs airs (et leur langage, et leurs manières..) de tueurs. A leur décharge, la basse-ville, c'est pas un endroit commode 😛

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  1. Huhu, Dan et S et leur… hum… amour, non, attention, non, choupitude non plus… Ah, oui, voilà. Leur caractère de merde, c’est ça. Mais couplé d’une bonne dose de respect mutuel. Ils m’avaient manqués, ces deux-là.

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